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Le Jano du mois : Janette rencontre Richard Malpas, auteur de « P2. Un an dans les prisons luxembourgeoises »

par Paule Kiénert

6 août 2025

Ayant grandi au Luxembourg et y ayant également passé une année en prison, Richard Malpas partage dans son premier roman ses réflexions sur le système judiciaire, l’éducation, et la société luxembourgeoise. Il est question également de la compréhension des erreurs passées et de leur réparation…

« P2. Un an dans les prisons luxembourgeoises » est votre premier roman. Êtes-vous devenu écrivain « grâce » à la prison ?

On peut dire cela comme ça, oui. Avant mon passage en prison, j’aimais bien écrire, mais je ne m’étais jamais lancé dans la rédaction de tout un ouvrage.

Ce passage carcéral a-t-il changé d’autres choses en vous ? Dans votre vie ?

Énormément de choses. Je pense qu’avant la prison, j’étais focalisé sur toutes les difficultés que j’avais eues dans ma vie. Et j’en avais rencontré effectivement beaucoup pendant mon enfance : en tant que francophone, l’enseignement luxembourgeois était vraiment très difficile. J’ai dû apprendre le luxembourgeois et l’allemand en même temps. On dit parfois que, pour les enfants, c’est facile d’apprendre les langues. Mais, pour moi, ce n’était pas le cas. Je garde un mauvais souvenir de ma scolarité, surtout à l’école primaire, à cause du système scolaire luxembourgeois où je me souviens avoir reçu beaucoup de coups et m’être senti stigmatisé. J’ai eu une très mauvaise scolarité en général. Plus tard, au lycée, un prof m’a dit qu’en tant qu’étranger, je n’avais rien à faire là. C’était juste avant que j’aie la nationalité luxembourgeoise. Mais je pense que, même si je l’avais eue, cela n’aurait rien changé. C’était il y a une trentaine d’années, et je me sentais rejeté par la société luxembourgeoise. Je n’ai pas trouvé de réconfort auprès de mes parents, ayant une mauvaise relation avec eux depuis l’enfance.

En prison, j’ai rencontré des personnes qui étaient dans des situations bien plus dramatiques que la mienne, qui avaient vécu des choses beaucoup plus dures. Cela m’a permis de relativiser et de constater tous les côtés positifs qu’avait ma vie. J’étais souvent avec des personnes qui avaient la cinquantaine, qui allaient rester en prison peut-être pour 10 ou 20 ans. Alors que moi, j’avais la vingtaine, mon bac, la nationalité luxembourgeoise, je parlais beaucoup de langues… Alors que certains de mes co-détenus ne savaient ni lire ni écrire. Je me suis dit que je n’avais vraiment pas le droit de me plaindre et j’ai complètement changé ma mentalité. Quand il y avait des difficultés, je me suis mis à voir les côtés positifs et à me battre plutôt que me dire : « ce n’est pas juste. Je suis désavantagé… » Et, aussi, je m’entends mieux avec mes parents depuis cette époque-là. J’ai eu le temps de réfléchir, de me débarrasser des addictions que j’avais…

Pouvez-vous nous parler de ces addictions ?

J’avais commencé à beaucoup boire et à consommer du cannabis quand j’avais 14 ans, à l’internat. À 20 ans, j’étais vraiment accro. Le fait d’être en prison m’a permis de me libérer complètement de ces addictions, de me remettre en question et de faire un point sur ma vie.

Et les discussions que j’ai eues avec mes parents quand ils venaient au parloir m’ont permis de recommencer à zéro avec eux. C’était un drôle d’endroit pour avoir des échanges comme nous en avons eus, mais cela a été assez efficace !

« D’un mal, on fait un bien », semble être une devise qui s’applique à votre parcours. Pensez-vous que la prison agisse toujours comme un remède aux erreurs de jeunesse ?

Je pense que cela empire la situation dans beaucoup de cas. La prison est aussi une occasion de faire de mauvaises rencontres et des bêtises encore plus grosses après. Cela peut aussi aggraver des situations financières ou psychiatriques parfois déjà très graves.

Je pense être un cas à part. J’ai vécu des moments très durs en prison, des choses m’ont choqué. Mais dans l’ensemble, l’expérience pour moi était positive. Ce qui n’était pas le cas, à mon avis, pour beaucoup d’autres personnes qui étaient avec moi.

Qu’est-ce qui vous a conduit en prison ?

Quand je suis rentré à l’internat en Belgique, à 14 ans, j’ai commencé à boire et à consommer des stupéfiants. Il y avait beaucoup de trafics. En première année, j’étais le plus petit, je me suis fait tabassé, c’était très dur, puis je me suis adapté à l’environnement et j’ai commencé à trafiquer. Tous mes amis au Luxembourg consommaient du cannabis. J’en ramenais pour moi, pour un ami, deux, trois. Et puis voilà, ça a pris de l’ampleur. 

À la fin de ma scolarité, j’ai cependant tout arrêté, le temps de passer mon bac et de faire ma première année à l’université. Je n’y ai plus rien fait d’illégal. Mais j’ai arrêté ces études de droit à Bruxelles pour revenir au Luxembourg et devenir fonctionnaire. Mais il n’y avait pas de session d’examen et j’ai donc trouvé un travail d’assistant en recherche juridique. J’avais un contrat de quatre mois qui devait se prolonger en CDI, mais cela n’a finalement pas été le cas. N’ayant pas droit au chômage et étant trop jeune pour avoir droit au revenu minimum garanti, je ne savais plus trop quoi faire pour payer mon loyer et mes factures. Et là, un voisin qui était trafiquant, qui vendait beaucoup de cannabis, m’a proposé de travailler pour lui le temps de trouver un vrai emploi. Et cela s’est un peu emballé : il m’a donné 50 grammes et, au bout de quelques semaines, on m’a arrêté avec 4 kilos…

Vous dites, dans votre livre, que le fait que la consommation de cannabis soit si banalisée n’aide pas à se rendre compte du crime que l’on commet en devenant « dealer ». Pensez-vous qu’il faille être plus rigide sur le sujet ?

Oui, clairement. Quand j’étais à l’internat, tout le monde en consommait. Et quand j’en vendais, c’était parfois à des fonctionnaires luxembourgeois qui venaient avec leurs enfants ou des retraités. Ce n’était pas des petits délinquants qui venaient chez moi, c’était des gens tout à fait normaux et je n’avais donc pas l’impression de vendre quelque chose d’horrible à des criminels.

Il existait – et il existe toujours – des magasins qui vendent tout le matériel pour la culture du cannabis, en toute légalité. J’avais l’impression de vendre quelque chose d’un peu exotique, de pas tout à fait légal. Mais je n’avais pas l’impression de faire quelque chose d’horrible.

En revanche, après mon arrestation, les juges étaient beaucoup plus énervés ! J’avais alors vraiment l’impression que j’avais tué des personnes ou vendu de l’héroïne.

Je trouve qu’il faudrait être plus clair. Ou alors, on légalise tout à fait le cannabis et c’est l’État qui en vend et on dit qu’il n’y a pas de souci. Ou alors, on considère que c’est une drogue dangereuse et on le dit clairement.

Et vous qui avez vendu et consommé du cannabis, qui l’avez véritablement expérimenté, pensez-vous intimement qu’il s’agit d’une drogue dangereuse ? Qu’en dire aux jeunes ?

Je ne pense pas du tout que ce soit une drogue douce. Il peut rendre anxieux et aller jusqu’à aggraver des dépressions. Il est prouvé aussi que, notamment chez les jeunes, l’influence est très mauvaise sur le cerveau. Souvent aussi – j’en ai connu plus d’un – on fume du cannabis, puis on passe à la cocaïne, à l’héroïne… À 30 ans, j’étais l’un des derniers survivants parmi ces connaissances liées à ce milieu. Le cannabis peut vraiment représenter l’arrivée inoffensive dans le monde des drogues. Cette escalade est due aussi aux dealers qui vendent d’autres produits : « Je n’ai pas de cannabis cette fois, mais j’ai de la cocaïne ou des champignons. » 

Et puis, aussi, je pense que le cannabis peut être une porte d’entrée dans la criminalité. Parce que, comme je vous le disais, j’ai rencontré des retraités qui s’approvisionnaient auprès de moi, mais j’ai vu aussi des amis de mon associé débarquer avec des Kalashnikov…

Qu’est-ce que vous auriez à faire passer comme message à des jeunes à l’esprit rebelle, ou à leurs parents, avec votre expérience ?

Je pense que les parents ne doivent pas se faire trop de reproches. Quand un jeune part à la dérive, ils ne peuvent pas toujours intervenir, ni les sauver. C’est très difficile, quand on travaille, qu’on a les enfants à l’école ou dans des internats, de savoir ce qu’ils font avec leurs copains ou avec leur téléphone portable. Je crois qu’il faut faire de son mieux, mais qu’on ne doit pas trop s’en vouloir. Mes parents s’en sont beaucoup voulu à certains moments, mais je suis convaincu qu’il y a des choses qu’ils n’auraient pas pu éviter.

Aux jeunes, j’ai envie de dire que, même si on se retrouve dans des situations qui sont difficiles, qu’on a l’impression d’être victime d’injustice, la meilleure solution reste de se battre et de continuer à travailler, en se disant que, tôt ou tard, on va s’en sortir. Si l’on baisse les bras et qu’on commence à aller dans la mauvaise direction, il est certain que l’on va empirer nos problèmes. Après la prison, j’ai mis une dizaine d’années pour vraiment m’en sortir, tant au niveau professionnel que financier. Cette sale expérience m’a mis beaucoup de bâtons dans les roues. C’est d’ailleurs pour cette raison que je suis en train d’écrire un deuxième livre. Parce que c’est cool quand on a 14-15 ans, qu’on se bagarre et qu’on vend des drogues. Mais quand on voit les mêmes personnes à 25 ans, à 30 ans, à 40 ans, on comprend que c’est une voie qu’il ne faut pas choisir. J’ai perdu presque tous mes amis. Ils sont presque tous décédés. Et quand ce n’est encore pas aussi grave et qu’on se rend compte qu’on est dans la mauvaise direction, on doit travailler deux fois plus dur pour récupérer ses études, se refaire en CV valable… Dans tous les cas, ça n’entraîne que des soucis.

Vous évoquez une sortie de prison difficile. Comment s’est passée votre réinsertion ?

À l’époque, il n’y avait aucune assistance, aucune aide, rien n’était prévu pour la réinsertion.

Un an après ma sortie, j’ai reçu un appel de l’assistance sociale. On m’a demandé comment ça allait. J’ai dit que j’avais un travail. On m’a répondu que c’était déjà pas mal et qu’on allait s’occuper de cas plus urgents. La discussion a duré de deux ou trois minutes. Je pense qu’ils étaient complètement débordés et je ne leur fais pas de reproche.

Mais je crois que ce manque de prise en charge est très problématique et j’en parle dans le deuxième livre que j’écris. Le fait de sortir sans avoir d’argent, de logement, de travail, fait que beaucoup de personnes retournent vers leur ancien cercle de connaissances, leur ancien milieu, et se retrouvent à nouveau dans la criminalité, parce qu’elles ne savent pas où aller ou que faire.

Pour ma part, parce que je vendais du cannabis, j’étais considéré comme toxicomane.

Les autorités ne voulaient pas me laisser sortir sans une cure et tout un suivi dans un centre de désintoxication. Centres qui sont complètement débordés et qui ne voulaient pas de moi, disant « vous n’êtes pas toxicomane parce que vous avez consommé du cannabis ».

Et je ne pouvais pas sortir de prison à cause de cela. J’ai finalement atterri dans le centre pour alcooliques d’Useldange. C’est aussi grâce à ce centre que j’ai obtenu un logement durant les mois qui ont suivi ma libération. En effet, très vite, ils ont vu que je n’avais pas vraiment de soucis et ils possédaient une maison dans laquelle il restait des chambres pour les personnes qui avaient fini la cure. J’ai pu y habiter pendant quelques mois quand j’ai commencé à travailler, le temps d’avoir un peu d’argent de côté et d’avoir remboursé l’amende que je devais payer. Je reste très reconnaissant à ce centre d’avoir pu y rester quelques temps. D’autres personnes n’ont pas cette chance-là après la prison, je ne sais pas trop comment ils s’en sortent.

C’est aussi dans ce centre que j’ai pu prendre le temps de mettre sur papier ce que j’avais vécu, pour ne pas l’oublier, mais aussi pour faire le point dans ma vie. Cela a été comme une sorte de thérapie.

En voulez-vous à quelqu’un ?

En fait, non. Je pense que c’est grâce à toute cette souffrance et à toutes ces aventures que je suis devenu la personne que je suis aujourd’hui. Et je suis très content d’être comme je suis. Je n’aurais pas aimé être une autre personne. Je pense que, si c’était à refaire, je préférerais éviter tous les problèmes que j’ai eus. Mais maintenant que je les ai vécus et que je m’en suis sorti, je vois cela plutôt comme une richesse. J’ai l’impression que cela m’a permis de mieux vivre ma vie, de mieux profiter de la vie, d’être aussi un meilleur père aujourd’hui. Je pense que j’ai beaucoup de patience avec mes enfants, que je suis très attentif à tout ce qu’ils font. Et je n’aurais peut-être pas été le père que je suis si je n’avais pas eu ces expériences-là.

Que faites vous aujourd’hui?

Depuis 10 ans, je travaille dans la finance. J’ai deux enfants qui vont à l’école luxembourgeoise. Et je viens de terminer mon deuxième livre dans lequel je parle davantage de l’engrenage qui mène à la criminalité. Mes enfants ne connaissent pas encore mon passé, car ils sont trop petits. Mais j’aimerais qu’ils lisent ces deux livres plus tard, pour qu’ils se rendent compte des ennuis que l’on peut avoir. Car je trouve que, par ailleurs, la criminalité est montrée sous un jour beaucoup trop positif. Il ne faut pas en faire la promotion, elle brise des vies. Et j’insiste beaucoup sur ce point dans mon second ouvrage.

« P2. Un an dans les prisons luxembourgeoises », de Richard Malpas chez Couleur livres dans toutes les librairies – Ernster, Diederich ou sur commande à la FNAC et sur le site de l’éditeur.

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