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Janette rencontre Barbara Duriau, « View from my window » : la vie d’une femme derrière le phénomène mondial

par Paule Kiénert

1 avril 2026

Retour en 2020, à la période Covid. L’idée est à la fois simple et géniale : créer un groupe Facebook pour que les membres confinés puissent partager la vue de leur fenêtre et profiter de celles des autres, alors que nous sommes tous en manque de contact avec l’extérieur. Du « bore out », à l’idée géniale qui devient un phénomène mondial, jusqu’au burn out et à la reconstruction, Barbara Duriau retrace dans son dernier livre « À perte de vues » son incroyable épopée et ses répercussions sur sa vie. L’autrice belge fera l’actualité luxembourgeoise en étant l’invitée du 3ème Salon littéraire de Janette le 16 avril 2026. Rencontre dans nos pages avant ce rendez-vous auquel toutes les lectrices de Janette magazine peuvent participer.

Le 23 mars 2020 à 18h, alors que la crise du Covid 19 démarre et que le premier confinement débute, vous postez la première photo sur le groupe Facebook « View from my window » que vous avez créé le jour même en invitant votre famille et vos 432 amis. Votre photo récolte 7 likes et le groupe compte 80 membres. Le lendemain 2675 personnes sont connectées. Après une semaine se sont 50 000 membres. Et ainsi de suite… jusqu’à 4 millions.

Quelle charge de travail vous donne la gestion de ce groupe ? 

Le travail de modération consistait à gérer les posts qui arrivaient et que je traitais un à un selon des règles que j’avais établies. Je les examinais et je décidais de les accepter ou de les rejeter. Il y avait aussi la modération des membres et des commentaires ; certains étaient à bannir (j’ai découvert trolls et haters). Le groupe est devenu tellement grand et viral que les posts en attente s’accumulaient. Il y en a eu jusqu’à 275 000 en attente. Je n’avais pas anticipé ceci, ni de me battre avec les algorithmes de Facebook qui modifiaient la façon dont il fallait interagir avec les membres pour que mes interventions soient bien vues.

Les interviews à gérer sont arrivées très vite aussi. Après une semaine en Belgique. Puis les médias du monde entier se sont emparés du sujet, qui donnait une bouffée d’oxygène dans cette période anxiogène. L’anglais n’étant pas ma langue, j’ai dû préparer, traduire…

Puis il y a eu les décisions à prendre : embaucher des gens ou pas pour aider à la gestion du groupe. Au départ, il s’agissait de proches ; puis, après le déconfinement, ceux-ci ont retrouvé leur travail et j’ai embauché des étudiants. Ils prenaient cela comme un loisir, alors que pour moi c’était devenu un travail très prenant et plus du tout un passe-temps ! Mais, de l’extérieur, c’était toujours vu comme cela. Ce n’était qu’un groupe Facebook, comme beaucoup me le rappelait. Or j’avais tellement d’engagement vis-à-vis des membres et de la presse que c’était devenu une pression continue, doublée d’une charge de travail titanesque.

Des projets comme des livres, des expositions, du merchandising, des documentaires, des échanges de maisons venant de pays et de cultures différentes sont venus à moi également. Pouvais-je faire confiance? Y croire pour lancer un business? Ou alors valait-il mieux privilégier l’aspect humain? Ces questions s’accumulaient. Un homme d’affaires aurait fait du business et le groupe serait devenu une mine d’or ! Moi, je me sentais un peu démunie… Si l’intelligence artificielle avait existé à cette époque, ça m’aurait tellement aidée!

À quelles difficultés inattendues avez-vous dû faire face ?

Quand j’ai créé le groupe, je ne me suis jamais imaginée qu’il allait contenir autant de membres, de cultures, de tempéraments, de bonnes et de mauvaises intentions.

Je voulais juste permettre aux gens de se connecter et de voyager malgré les circonstances. Mais la réalité était tout autre pour moi. Je suis devenue un robot qui devait analyser des photos en trois secondes!

Aussi, passer d’une personne lambda à une personne publique du jour au lendemain a été grisant, amusant, mais surtout très stressant. Je n’avais pas d’agent ; j’étais en lien direct avec les médias à toute heure du jour et de la nuit. Je n’avais pas anticipé non plus qu’il se passerait autant de choses pendant que je dormais. C’était dingue ! Un matin, quand j’ai vu les premiers kangourous, je me suis dit : ça y est, l’Australie est atteinte!

Et puis, il y eu les copycats ! Je ne savais pas ce que c’était concrètement. Il s’agit d’une copie conforme de ce qu’on a créé. On a repris le nom du groupe en changeant une lettre ou un mot, et de petits groupes se sont ajoutés pour concurrencer le mien. Même en ayant contacté Facebook, il n’a pas été possible de les arrêter. C’est terrible, parce qu’on s’approprie votre idée, impunément. Ce côté négatif de la nature humaine m’a mise en rage. Cela représentait le revers de tout ce qu’un réseau social peut offrir ! Comme je suis quelqu’un d’assez entier, j’ai eu du mal à encaisser!

Vous avez édité deux livres comportant une compilation des vues postées sur votre groupe « View from my window ». Vous dites qu’ils sont devenus des objets de collection, reflet d’une période historique.

Tout à fait ! Dès que j’ai lancé le groupe, aimant la photo et le voyage, je me suis dit : « Wouahou, ce que je reçois est énorme comme matériel ! C’est une preuve tangible de ce que l’humanité vit au même moment, dans cette période étrange, dans le monde entier ». Je me suis dit que c’était historique et j’ai caressé le rêve d’en faire une expo itinérante. Et c’est le projet du livre qui s’est concrétisé. J’ai dû lancer un crowdfunding. Certains n’ont pas compris, ont cru que je voulais me faire de l’argent grâce à leurs images. Mais justement, la gestion du groupe était devenue un travail à temps plein. Contrairement à une page qui pouvait vivre grâce à la publicité, un groupe ne rapportait rien. Il fallait donc que je me rémunère à un moment donné.

Après la sortie du livre, une grand-mère l’a acheté et l’a enfermé dans une capsule temporelle, enterrée sous un arbre, afin que sa petite-fille puisse découvrir ce que nous avions vécu durant le Covid le jour de ses 18 ans, en 2038. Ça m’a donné la chair de poule ! J’ai trouvé que ce que j’avais créé était très beau ! Je pense que ce livre devrait être distribué dans les écoles, les hôpitaux, les prisons. Pour que les gens voyagent, s’ouvrent au monde avec ces photos et toutes les histoires de vie racontées derrière les images.

« View from my window » faisant partie des dix plus grosses communautés Facebook au monde, l’agence de la plateforme basée en Australie vous contacte pour faire partie d’une campagne visant à mettre en lumière les bienfaits des communautés du réseau social pendant le Covid. Aussi, vous êtes invitée à l’anniversaire des 10 ans de Facebook à Bruxelles. Quels ont été vos rapports avec Facebook ? 

Je trouvais cela génial de faire partie de la campagne de Facebook, qui offrait aussi de la publicité pour mon groupe alors que mon livre allait sortir ! C’était important pour moi d’être mise en lumière. Mais le défraiement était de 750 dollars, contre le fait de fournir beaucoup de documentation. C’était plutôt un partenariat : je redorais le blason de Facebook et la plateforme m’offrait de la visibilité.

Pour les 10 ans, j’étais en plein burnout, juste après l’expo à l’Atomium. J’ai quand même pris sur moi pour témoigner, aux côtés de deux autres créateurs de communautés. J’ai donc répondu aux questions, coupé le gâteau, posé pour la photo… Tout cela en pensant, en douce, à fermer le groupe parce que je n’en pouvais plus. Et en même temps, c’était compliqué parce que View from my window, c’était mon bébé. Et j’en étais fière.

Le boss de Facebook Belgique m’a dit : « On va t’aider, tu pourras t’installer ici, on va t’aider à animer le groupe. On organise cela à mon retour de vacances.» Cela aurait été une bonne solution. Sauf que Facebook Belgique a fermé ! J’avais fait leur pub, mais je n’ai finalement jamais eu le retour promis !

Vous avez donné de nombreuses interviews dans le monde entier. Mais en revenant d’une invitation au Japon, vous décidez de fermer le groupe. On comprend au fil de votre livre « À perte de vues » que la situation est déjà difficile à vivre pour vous. Quand avez- vous senti que vous passiez de l’euphorie au burn out ?

Vraiment, je me suis dit que cela n’allait plus au mois de janvier 2022, deux mois après l’exposition «View from my Window » à l’Atomium. Je n’avais pas réalisé la charge de travail liée à cette exposition ; je devais récolter des films dans le monde entier ! Et puis tout le travail technique de mise en place. J’ai eu ma mère au téléphone après avoir pleuré toute la nuit. « Mais arrête», m’a-t-elle dit.

Je ne parvenais pas à parler. J’étais fâchée contre moi-même, et même contre la société, et contre le fait que les gens ne comprennent pas que je ne puisse pas arrêter. J’avais signé un contrat avec l’Atomium. Le lendemain du vernissage, j’avais une dernière interview à donner, mais j’étais à bout.

À cette même période, un businessman belge voulait reprendre le groupe. Mais quand je me suis rendue dans son bureau deux mois après, après 6 mois de négociations, il s’est rétracté. C’est à ce moment-là que je me suis effondrée. Je vivais encore à Amsterdam, où les loyers sont très chers. Le bail de mon logement expirait. Je n’avais pas de salaire. J’ai décidé de me sauver physiquement et mentalement, de retrouver mes proches. Pendant plus de six mois, je me suis fait accompagner par des structures qui aident les indépendants à se sortir de soucis financiers et les suivent sur le plan administratif. Cela m’a permis de remonter la pente.

Vous avez dû vous reconstruire après l’épuisement et le vide après le tumulte. Comment y êtes-vous parvenue ?

Après mon burn-out, les antidépresseurs puis les aides pour l’aspect technique ont constitué la première phase de reconstruction. Il me restait à réfléchir à mon futur, à « l’après ». Il fallait que je retrouve l’envie. L’envie de voir des amis, voyager, cuisiner, de vivre tout simplement. Cela s’est fait naturellement et petit à petit. J’administrais toujours le groupe, mais nous étions sortis du Covid. Les gens pouvaient toujours voir et commenter des photos, mais plus en poster.

Et puis j’ai revendu le groupe en juillet 2024. J’étais seule avec mon avocat en droits d’auteur, face aux Américains. À 18 heures, mon heure, je devais me retirer du rôle d’administratrice et l’entreprise américaine reprendre le flambeau. Je l’ai annoncé au groupe. En un clic, j’ai dû réaliser se qui se passait. Je n’ai pas fait la fête, mais un tour de pâté de maisons !

L’écriture de mon dernier livre, « À perte de vues », m’a permis de réaliser tout ce que j’avais fait. À chaque fois que j’écrivais un chapitre, c’était aussi comme s’il se refermait dans mon histoire. C’est véritablement à l’issue de la réalisation de ce livre que j’ai clos l’aventure et que j’accepte maintenant d’en reparler. J’ai fait le point. Point final.

De cette aventure qui vire à un énorme travail et qui aurait pu être un énorme business, quelle humanité avez-vous su retirer ? 

Ce en quoi je croyais, j’avais raison d’y croire: l’humain a besoin de connexion.
Et finalement, à travers ce projet, je me suis sentie bien et j’exultais, me ressourçais, quand je rencontrais les gens. Finalement, derrière toutes nos différences, nous sommes là pour nous serrer les coudes et nous avons besoin d’être reliés. Tellement de gens ont dit que j’avais sauvé leurs vies pendant la période anxiogène du Covid ! Je représentais le positif pour eux !

De façon personnelle, je retiens que l’on est capable d’accomplir beaucoup plus de choses qu’on ne le pense. Je dirais aussi que je ne regrette pas d’être restée fidèle à ma manière de voir le groupe et à la raison pour laquelle je l’avais créé. Il aurait pu devenir un tout autre business. Mais je crois que je me suis retirée au bon moment. Cela n’aurait plus eu de sens ensuite.

Après le burn-out, il m’a fallu 18 mois pour « fonctionner » à nouveau. Aujourd’hui, mon esprit créatif redémarre, mais j’ai des warnings qui s’allument !

Vous vous êtes agacée que l’on qualifie ce qui vous est arrivé de « Belle aventure ». Comment le qualifieriez-vous maintenant ? 

Les gens ont tendance à voir le positif de l’aventure. Mais il y a eu des hauts et des bas ! Aujourd’hui, je parlerais d’expérience, sans le côté léger de l’aventure. C’était même une histoire de fous !

Quel message avez-vous envie de faire passer à nos lectrices ?

Il y en a déjà plein, non ? Rires. Croire en soi, ne pas toujours écouter les autres. Parfois. Mais si l’on est convaincu de ce que l’on a au fond de soi, alors s’écouter. Ne pas hésiter à se faire accompagner. Et puis il y a toujours une solution à tout ! Enfin, la fin d’un projet peut en faire naître un autre. C’est la vie, quoi !

Chères Janette, n’attendez plus et réservez dès à présent votre place pour notre prochain salon littéraire dédié à Barbara Duriau et à son incroyable expérience de vie.

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