#Rencontres | #Culture & Évasion

Janette rencontre un trio féminin au OFF d’Avignon

par Salomé Jeko

21 juillet 2026

Trois femmes, trois spectacles, trois regards acérés sur notre époque. À l’occasion du Festival OFF d’Avignon 2026, Renelde Pierlot, Sophie Langevin et Christine Muller porteront les couleurs du Luxembourg avec des créations engagées.

Janette : Pitchez-nous vos pièces et racontez-nous comment elles ont vu le jour.

Renelde PierlotLes jours de la lune parle des menstruations et de la manière dont elles traversent toute la vie des femmes. L’idée est née pendant le confinement. À l’époque, je travail- lais sur les violences gynécologiques, mais au fil de mes recherches, j’ai eu envie de déplacer le regard. Je me suis rendu compte que beaucoup de femmes connaissent mal leur propre corps et que les règles restent un sujet tabou. À un moment où nous sortions d’une période marquée par l’isolement, j’avais aussi envie de créer un spectacle qui rassemble et fasse communauté autour d’une expérience largement partagée, mais rarement abordée collectivement. J’ai voulu créer un spectacle qui permette d’en parler ouvertement et qui redonne aussi des connaissances autour du corps menstrué.

Sophie LangevinLes Glaces aborde la question du consentement. On y suit Noémie, une femme dont le fils est accusé d’agression sexuelle. Cette accusation fait ressurgir sa propre agression, vécue vingt-cinq ans plus tôt. Elle décide alors de confronter ses agresseurs. Ce qui m’a donné envie de porter ce texte à la scène, c’est l’écriture de Rébecca Déraspe, qui l’a imaginé en réaction au mouvement #MeToo. Je trouve qu’elle réussit à faire entendre les mécanismes de domination, le poids du silence et ce qui s’inscrit dans le corps après un viol, mais aussi à montrer combien les violences sexuelles relèvent de mécanismes systémiques qui dépassent les seules responsabilités individuelles, tout en donnant également la parole aux agresseurs.

Christine Muller Une rose plus rouge est librement inspirée de la bande dessinée de Liv Strömquist. Le spectacle s’interroge sur une question que beaucoup partagent aujourd’hui : pourquoi avons-nous parfois le sentiment qu’il est devenu difficile de trouver l’amour ou simplement de rencontrer quelqu’un ? Ce qui m’a séduite dans son travail, c’est la manière dont elle part de phénomènes très concrets — les applications de rencontre, le culte de l’indépendance, la multiplication des choix ou encore certaines pratiques contemporaines comme le «ghosting» — pour aller vers des questions plus profondes, presque métaphysiques.

En quoi la scène est-elle un lieu pertinent pour parler de consentement, du corps féminin ou encore des relations amoureuses contemporaines ?

SL : Je crois profondément à la puissance du théâtre. C’est un art qui permet de faire entendre ce qui s’inscrit dans les corps, de donner chair à des expériences parfois difficiles à raconter. Dans Les Glaces, il s’agissait de montrer les conséquences durables d’une agression sexuelle, mais aussi les mécanismes de domination qui la rendent possible. La pièce questionne également la dimension systémique de ces violences et la manière dont elles s’inscrivent dans des rapports de pouvoir transmis de génération en génération. Le théâtre offre un espace de réflexion collective où l’on peut entendre différents points de vue, s’identifier à des personnages et, peut- être, faire évoluer notre regard sur ces questions.

RP : Oui, le théâtre est avant tout un lieu collectif. Contrairement à d’autres formes artistiques que l’on consomme souvent seul, il réunit des personnes dans un même espace et leur fait vivre une expérience commune. Pour moi, c’était particulièrement important pour un sujet comme les menstruations, qui a longtemps été relégué à la sphère intime. Le théâtre permet de briser ce tabou ensemble, de partager des connaissances, mais aussi de créer du lien autour d’une réalité qui concerne une grande partie de la population et qui reste pourtant largement invisibilisée.

CM : Je pense que porter ce sujet des relations amoureuses au théâtre, c’est prolonger le travail de démocratisation entrepris par Liv Strömquist autour des théories féministes, qui nous permettent de comprendre que certaines de nos souffrances ne relèvent pas seulement de l’expérience individuelle, mais trouvent leur origine dans des mécanismes sociaux et patriarcaux. Elles nous rappellent que ces difficultés ne sont pas vécues isolément, mais qu’elles sont collectives. Je trouve particulièrement précieux d’aborder ces questions au théâtre qui est effectivement un lieu collectif. Par ailleurs, interroger l’influence du capitalisme sur la sphère intime, et la façon dont il façonne nos désirs, nos attentes et nos relations, me paraît être un sujet profondément théâtral.

Pour parler de ces sujets, vous choisissez toutes trois de multi- plier les points de vue. Pourquoi était-ce important ?

SL : Dans Les Glaces, l’agression a eu lieu vingt-cinq ans plus tôt. Cela permet de mesurer le chemin parcouru. Aujourd’hui, on sait ce qu’est le consentement. Ce mot-là, on ne le connaissait pas encore il n’y a pas si longtemps. La pièce permet aussi de mesurer l’évolution des mentalités et de voir comment certaines attitudes autrefois banalisées sont aujourd’hui davantage remises en question. Sur le plateau, il y a sept personnages qui occupent des places différentes dans cette histoire et qui portent des regards différents selon leur génération. C’est aussi ce qui permet au public de s’identifier à l’un ou l’autre personnage.

RP : D’habitude, les interviews que je réalise servent de matériau de travail et ne sont pas montrées sur scène. Cette fois, j’ai décidé de les diffuser parce que, si l’on veut casser un tabou, il faut emmener le plus de personnes possible avec nous sur le plateau. J’ai voulu faire entendre des générations, des origines et des langues différentes. Il était aussi important pour moi que le luxembourgeois soit présent, parce qu’entendre parler des règles dans sa langue maternelle n’a pas le même impact.

CM : De mon côté, j’ai repris les cinq pistes de réflexion de la structure imaginée par Liv Strömquist pour comprendre pourquoi les relations amoureuses semblent parfois plus compliquées aujourd’hui. Toutes mettent en lumière un même fil conducteur : l’influence du capitalisme sur nos façons de créer des liens.

À titre personnel et professionnel, que représente pour vous une participation au Festival OFF d’Avignon ?

SL : C’est une opportunité formidable. Au Luxembourg, du fait de la taille du pays, nous n’avons pas de grandes séries de représentations. Or un spectacle mûrit, grandit en étant joué plusieurs fois. Avignon permet cela. C’est aussi un lieu de rencontres professionnelles, avec des programmateurs, mais aussi avec un public extrêmement curieux et passionné.

RP : Je rejoins Sophie. C’est une chance de pouvoir jouer une série de représentations dans un contexte pareil et de rencontrer un public très varié. Ce qui me paraît fort cette année, c’est aussi que le jury ait retenu trois spectacles engagés, qui portent des propositions de réflexion, de déconstruction et des sujets politiques.

CM : J’en suis très heureuse, même si cela induit beaucoup de travail, je ne vais pas le cacher ! C’est une immense chance pour notre collectif de pouvoir bénéficier d’une telle visibilité avec notre première création, coproduite par le TNL, et d’avoir appris à gérer une participation à un si bel événement.

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