par Emilie Geoffroy
8 septembre 2026
Les mutilations génitales féminines sont souvent perçues comme une réalité lointaine. Pourtant, au Luxembourg aussi, des femmes vivent avec les blessures physiques et psychologiques laissées par cette violence, tandis que certaines jeunes filles restent exposées au risque. Avec humanité et conviction, Pascale Zaourou, coordinatrice de GAMS Luxembourg, nous rappelle qu’informer, écouter et protéger sont des responsabilités collectives. Une rencontre qui invite à regarder cette réalité en face, avec empathie et sororité.
Pascale, vous êtes coordinatrice du GAMS – Groupe pour l’Abolition des Mutilations Sexuelles féminines – Luxembourg. Pouvez-vous détailler les missions de l’association ?
Notre objectif est clair : faire reculer les mutilations génitales féminines jusqu’à leur disparition. Notre horizon est 2030, avec une ambition de tolérance zéro. Pour y parvenir, nous agissons sur plusieurs fronts.
Nous formons les professionnels de la santé, du social, de l’éducation ou encore de l’asile afin qu’ils puissent identifier les situations à risque, accueillir les victimes et les orienter vers les bonnes ressources. Nous menons également un important travail de prévention auprès des familles pour protéger les enfants et encourager l’abandon de ces pratiques au sein des communautés concernées.
Nous faisons aussi du plaidoyer pour mieux faire connaître cette réalité, porter la voix des femmes concernées et rappeler que les MGF ne sont pas un problème qui ne toucherait que certaines communautés : c’est une question de droits humains qui nous concerne tous. Enfin, nous accompagnons les femmes. Notre association est un espace d’écoute, sans jugement, où elles peuvent parler librement de leur vécu. Nous les orientons vers des partenaires médicaux, psychologiques ou juridiques et les accompagnons dans leurs démarches afin qu’elles ne se sentent jamais seules.
De quelle manière le Luxembourg est-il concerné par les MGF ?
Le Luxembourg est un pays multiculturel qui accueille des personnes originaires de régions où les MGF sont encore pratiquées. Cela signifie que des femmes vivant ici en portent les séquelles, mais aussi que certaines jeunes filles nées au Luxembourg peuvent être exposées à ce risque, notamment lors de voyages dans le pays d’origine de leur famille.
Heureusement, le pays s’engage de plus en plus. Les MGF font aujourd’hui partie du plan d’action national contre les violences. GAMS Luxembourg a pu voir le jour grâce au soutien de la Fondation Losch, puis grâce à l’engagement des autorités. Nous travaillons avec les ministères, la médecine scolaire, la Direction de l’immigration et de nombreux partenaires afin de construire une réponse coordonnée.
Les MGF sont-elles pratiquées au Luxembourg ?
Elles sont interdites au Luxembourg comme dans toute l’Europe. La loi protège les filles, y compris lorsqu’une excision est pratiquée à l’étranger pendant les vacances. Cette dimension extraterritoriale est essentielle pour mieux protéger les enfants.
Qui sont, aujourd’hui et au Grand Duché, les femmes concernées par les MGF ?
Elles viennent d’horizons très différents. Certaines sont arrivées au Luxembourg après avoir subi une mutilation dans leur pays d’origine. D’autres sont nées ici. Elles peuvent être vos collègues, vos voisines ou les mamans des camarades de classe de vos enfants. Les personnes les plus exposées sont originaires de pays où la prévalence des MGF reste élevée, notamment dans plusieurs pays d’Afrique, mais aussi en Égypte, en Indonésie ou encore dans certaines régions d’autres continents.
Ces femmes sont-elles suffisamment informées ?
L’information existe, mais elle ne circule pas toujours suffisamment. La sexualité reste un sujet très tabou et cela rend les discussions difficiles.
Beaucoup de parents souhaitent protéger leurs filles, mais subissent une forte pression familiale. Lorsqu’ils connaissent les conséquences médicales, psychologiques et juridiques des MGF, ils trouvent davantage d’arguments pour dire non. Notre rôle est aussi de libérer la parole et de donner aux familles les moyens de faire un choix différent.
Quels sont les préjugés ou idées reçues que vous aimeriez déconstruire ?
Le premier est de croire que les mutilations génitales féminines sont une obligation religieuse. Aucun grand texte religieux ne les prescrit. Le deuxième consiste à penser que les pa- rents qui les imposent sont des barbares. La réalité est beaucoup plus complexe. Les parents agissent parce qu’ils repro- duisent une tradition transmise depuis des générations et pensent sincèrement protéger leurs enfants ou favoriser leur intégration dans leur communauté. Enfin, beaucoup de personnes estiment ne pas être légitimes pour parler des MGF. Pourtant, tout le monde peut contribuer à mieux protéger les femmes et les enfants. Plus nous connaissons le sujet, plus nous pouvons agir.
Quelles sont les conséquences dans la vie de ces femmes ?
Elles accompagnent souvent les femmes toute leur vie. Les conséquences peuvent être physiques, avec des infections, des douleurs chroniques, des complications gynécologiques ou obsté- tricales, mais aussi psychologiques.
De nombreuses femmes souffrent de traumatismes, d’un stress post-traumatique ou de difficultés dans leur vie affective et sexuelle. Ces blessures touchent aussi l’image qu’elles ont de leur corps et la confiance qu’elles peuvent avoir en elles-mêmes.
Comment peut-on lutter ? Aider ?
Cette lutte sera efficace si elle mobilise toute la société. Nous pouvons protéger les femmes qui demandent une protection internationale, mais aussi les enfants nés au Luxembourg. Nous pouvons écouter sans juger, car le jugement ferme souvent la parole. Nous pouvons également nous former afin d’accompa- gner les personnes concernées avec plus de justesse.
Nous travaillons aussi avec des relais communautaires et des ambassadeurs qui sensibilisent au sein de leurs propres communautés. C’est un levier essentiel pour faire évoluer les mentalités.
Enfin, il est important que chacun connaisse la loi. Toute personne qui soupçonne un risque peut effectuer un signalement. Mieux informer, c’est aussi mieux protéger.
Avez-vous en mémoire une histoire ou un témoignage qui vous ont particulièrement marqués ?
Je pense à une jeune fille de 15 ans, arrivée seule au Luxembourg dans le cadre d’une demande d’asile. Pendant seize mois, elle n’avait jamais réussi à parler de son excision.
Lors d’un atelier organisé par GAMS Luxembourg, elle a enfin trouvé un espace où elle s’est sentie suffisamment en confiance pour raconter son histoire. Elle souffrait de douleurs importantes, de troubles liés à ses règles et d’infections urinaires et vaginales à répétition. Nous avons pu l’orienter vers des partenaires médicaux, notamment le Planning familial. Cette rencontre a changé sa prise en charge.
Qu’aimeriez-vous que nos lectrices retiennent de cet entretien ?
J’aimerais qu’elles retiennent que les mutilations génitales féminines nous concernent toutes. C’est une violence faite aux femmes qui mérite toute notre solidarité. J’aimerais aussi dire aux personnes concernées qu’abandonner cette pratique ne signifie pas renoncer à sa culture. Les traditions évoluent. Nous pouvons préserver notre identité tout en protégeant les générations futures.Plus nous serons nombreuses à nous informer, à en parler et à agir avec bienveillance, plus nous contribuerons à construire un avenir où aucune petite fille n’aura à subir cette violence.
Agenda
Le 12 septembre : Formation de relais communautaires, organisée par le GAMS Luxembourg. Informations et inscriptions : [email protected] ou 661 968 303
Le 17 septembre à 19h : Intervention lors de l’afterwork organisé par le collectif Femmes de Santé. Délégation Luxembourg, sur le thème « Les mutilations génitales féminines ».
Le 2 décembre : Participation à un apéro-talk autour de la protection des enfants, dans le cadre de l’Orange Week organisée par la ville d’Esch-sur-Alzette.
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