par Victoria Lecointe
19 septembre 2025
Ludivine Grétéré a mené un combat de plus de 20 ans contre l’anorexie-boulimie. À travers ‘Imparfaite’, son premier roman, paru aux éditions Fayard, elle met en lumière un récit marqué par l’espoir, qui retrace le chemin enduré de la jeune fille à la femme qui est aujourd’hui en rémission. Pour Janette, elle livre son parcours et son état des lieux.
Quand vous évoquez votre parcours, quels sont les évènements qui pour vous en sont les jalons ?
La puberté, le moment où le corps change subitement, a été difficile. Je n’ai pas aimé ce que je voyais dans le regard des hommes, je me suis sentie objet. Puis, à la suite d’un régime pour un spectacle de danse, vers 15 ans, j’ai commencé à penser que je pouvais prendre le contrôle. J’ai perdu 2-3kg et je n’ai pas réussi à m’arrêter. Il y a aussi eu une mauvaise expérience avec un garçon, qui m’a agressée sexuellement. Enfin, il y a eu le manque de soutien de mes parents. C’était dans les années 90 et ils étaient démunis, on ne parlait pas de santé mentale. Je me suis sentie abandonnée et par la suite je n’ai jamais parlé de mes problèmes, même dans mes relations amoureuses je m’y refusais.
Et les jalons de la guérison ?
À 35 ans, j’ai eu l’opportunité de partir vivre à Los Angeles grâce à la maison de disque pour laquelle je travaillais. C’était la première fois depuis très longtemps que je me retrouvais seule. Je me suis débrouillée et j’ai redécouvert des ressources que je ne soupçonnais plus, j’ai repris confiance en moi. Et dans tout ça, je ne pensais plus vraiment à la nourriture, excepté une crise de boulimie par jour, autant dire très peu par rapport à ce que j’avais connu. J’ai surtout commencé à écrire, pour aller mieux. Et en 2016, de retour à Paris, j’ai senti que c’était terminé, que je vivrais désormais sans ces crises quotidiennes.
Vous évoquez la difficulté de s’engager dans des relations amoureuses. Est-ce quelque chose qui reste comme une réminiscence de la maladie ou est-ce au contraire comme un voile levé une fois ces épreuves derrière vous?
C’est quelque chose que j’apprends encore aujourd’hui. Avant d’avoir rencontré mon compagnon, je n’avais pas connu d’amour sincère puisque je n’étais pas moi-même, je mentais sur mon état. Aujourd’hui, j’apprends à aimer avec mes peurs : être rejetée, être trahie. J’apprends à ouvrir mon cœur et à avoir confiance, surtout en moi.
Quel est votre état des lieux aujourd’hui ?
Physiquement, je me sens en pleine forme, ce qui ne m’était pas arrivé depuis longtemps. Mon rapport à la nourriture est apaisé, à l’exception de certains instants où je suis dans le contrôle. Je me considère cependant en rémission et pas en guérison, parce que je ne veux pas me mettre de pression quant à l’avenir. Je me laisse la possibilité de ne pas savoir comment je réagirai aux situations difficiles.
Et au niveau familial et professionnel ?
Je n’ai pas d’enfant parce que je n’ai pas eu mes règles entre mes 15 ans et mes 36 ans. C’est revenu avec une alimentation normale, mais je suis restée célibataire pendant 7 ans, j’avais besoin de me reconstruire. Je suis belle-mère de trois enfants et j’apprends à trouver ma place auprès d’eux. Professionnellement, j’ai passé 15 ans dans la musique puis j’ai eu besoin de changement. J’ai pris des cours de théâtre, c’est là que j’ai rencontré mon compagnon. On a monté notre maison de production, KEKINA production. Nous sommes tous les deux auteurs, producteurs et comédiens. Donc professionnellement et sur le plan amoureux, c’est de l’ordre du miracle : je suis très heureuse.
Dans quelle mesure l’expérience de vos jeunes années a-t-elle marqué votre orientation professionnelle?
Le fait d’avoir été aussi mal psychiquement et de m’en être sortie m’a permis de me poser les bonnes questions, notamment ce qui compte pour moi, ce qui est essentiel dans ma vie. Cela m’a guidée et c’est ma force, c’est ce qui me permet de trouver les ressources pour tenir, me remotiver, ne rien lâcher.
Êtes-vous une personne différente de celle que vous étiez pendant la maladie?
Je dirais même que j’ai renoué avec mon moi profond. J’ai vécu une réelle renaissance, j’ai retrouvé la petite fille téméraire et sûre d’elle de mes 5 ans. Je suis tellement différente que les gens qui ne m’ont pas vue depuis des années ne me reconnaissent pas.
Pourquoi écrire un livre sur votre maladie? Était-ce un besoin?
J’ai toujours eu une passion pour l’écriture, mais avant de faire autre chose je devais écrire là-dessus. Je l’ai fait pour moi, pour arrêter les images qui me revenaient sans cesse. Le fait qu’un objet concret existe a été comme si j’avais sorti quelque chose de moi. C’est ça qui m’a permis de vivre, plus que n’importe quelle autre thérapie.
Ressentez-vous le besoin d’en parler, de partager?
J’ai surtout arrêté d’avoir honte d’en parler. On a tous des points communs sur la façon de gérer ses émotions, son estime de soi, la pression. Plus on en parle, moins il y a de honte, surtout concernant les TCA, c’est un sujet difficile à aborder.
Quel message souhaitez-vous porter à nos lectrices?
Soyez bonnes avec vous-mêmes, encouragez-vous, dites-vous que vous êtes une personne forte. Ouvrez votre cœur à tout ce qui vous arrive. Même dans l’épreuve, quand vient l’envie de tout fermer, de se recroqueviller, c’est à ce moment-là qu’il faut ouvrir son cœur. Et s’ancrer dans le présent, profiter de ce qui arrive au moment où cela arrive.
Si vous souhaitez en savoir davantage sur son histoire et son combat, nous vous invitons à participer au second salon littéraire de Janette, où vous aurez l’occasion de rencontrer et échanger avec l’autrice.
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