par Paule Kiénert
10 décembre 2025
Déjà pour les éditions Casterman, l’auteur franco-belge Gilbert Delahaye et le dessinateur belge Marcel Marlier créent le personnage de Martine dont les premiers albums « Martine à la ferme » et « Martine en voyage » paraissent en 1954. Si Martine a plus de 70 ans, ses pères ne sont plus. Alors que l’héroïne retrouve – enfin ! – leur capitale, comment continuent ses aventures sans eux ? Rosalind Elland-Goldsmith, sa nouvelle autrice, nous raconte…
Rosalind, vous êtes née en 1980, à Paris, d’une mère française et d’un père anglais qui vous donnent très tôt le goût de la lecture, Martine faisait-elle déjà partie de votre vie durant votre enfance ?
Oui, tout-à-fait, j’ai grandi avec Martine comme beaucoup d’enfants dans de nombreuses familles. Elle m’a accompagnée depuis la petite enfance, jusque dans la vie professionnelle !
Votre thèse de doctorat porte sur l’adaptation des classiques de la littérature pour la jeunesse. Qu’est-ce qui vous attire dans les éditions réservées aux enfants ?
Ce qui m’intéresse, c’est que c’est souvent fondateur du lecteur ou de la lectrice qu’on devient. Indéniablement, si j’ai fait des études de littérature, de la recherche en littérature et si je travaille aujourd’hui dans le livre pour enfants, c’est parce que j’ai d’abord aimé lire et aimé qu’on me lise des livres quand j’étais enfant. J’aime aussi réfléchir au statut qu’a la littérature pour la jeunesse, dans le champ très vaste de la littérature en général. Est-ce que c’est une littérature de même rang que la littérature pour adultes ? Est-ce qu’elle est différente, quelles sont ses particularités, ses spécificités ? D’un point de vue théorique et critique, cela me parait être un segment de la littérature important.
Est-ce grâce à ce bagage que les éditions Casterman se sont tournées vers vous pour reprendre le flambeau et assurer la continuité des albums de Martine ?
Je ne pense pas que ce soit immédiatement lié à mes travaux universitaires. Après mes études, j’ai commencé à travailler dans l’édition pour la jeunesse et c’est plutôt par le truchement de mes expériences professionnelles dans l’édition que les éditions Casterman sont venues me chercher.
Comment avez-vous appréhendé le challenge de continuer les aventures de Martine ?
Avec beaucoup d’émotion, de fierté et un fort sentiment de responsabilité ! J’ai bien conscience d’hériter d’une certaine manière d’un magnifique patrimoine – appartenant tant à ses auteurs qu’à ses lecteurs ! – qui se respecte, doit être choyé et perpétué. Je me suis tout de suite dit qu’il fallait rester dans une grande fidélité de l’oeuvre originale, un grand respect vis-à-vis des auteurs, et – puisque l’on m’a proposé de reprendre le flambeau, d’y apporter quelque chose de moi.
70 ans plus tard, l’écriture peut- elle rester la même ? Peut-on s’adresser de manière identique aux enfants d’hier et à ceux d’aujourd’hui ?
En fait, ce qui ne change pas, c’est que Martine est toujours le reflet de son époque. Elle est à présent une petite fille d’aujourd’hui. Elle s’exprime de manière naturelle, comme une fillette de nos jours. À ce titre, elle est donc la même et un peu nouvelle par rapport à la Martine de toujours.
Le niveau de vocabulaire ou le style ont-ils dû être adaptés ? Les enfants étant très sollicités aujourd’hui, y a-t-il des méthodes pour captiver l’audience ?
L’écriture est un geste spontané, je n’ai pas de cahier des charges qui me soit donné, ni de règles que je m’inflige. Ce qui me préoccupe, c’est d’utiliser une langue en phase avec les possibilités de compréhension des jeunes lecteurs d’aujourd’hui. Ce dont on s’est aperçu, c’est que la cible de Martine a rajeuni au fil des décennies. Les premiers albums de Martine étaient destinés à des enfants de sept ans et plus. Aujourd’hui, il s’agit surtout d’un lectorat non lecteur de moins de sept ans, donc à qui on lit les livres, ou dans l’apprentissage de la lecture. Pour de petits enfants, on ne peut pas écrire des textes trop longs. Mais je ne me dis pas qu’il faut limiter le champ lexical, je reste très spontanée dans ma manière de m’adresser à de jeunes enfants. En revanche, ce qui est très construit, c’est l’armature du récit, pour ce que soit une vraie histoire, avec un enjeu narratif, d’intrigue, un peu d’adversité. Dans l’album « Martine en Belgique », notre héroïne ne fait pas que visiter la Belgique, elle est sensée partir y faire une série de concerts, mais la veille de son départ, elle apprend que ses parents ne pourront pas l’accom- pagner. Martine va donc partir avec ses grands-parents et sa professeure de violoncelle. Et c’est ce qui crée de la tension et fait l’intrigue. À la fin de cette aventure, il y aura un coup de théâtre, comme dans la plupart des albums que j’écris, puisqu’elle va retrouver ses parents qui lui feront la surprise d’assister à son dernier concert qui se tient à Bruxelles.
Y a-t-il eu beaucoup d’auteurs de Martine depuis la disparition, en 1997, de Gilbert Delahaye ?
Jean-François Marlier (le fils du dessinateur originel ndlr) a pris la plume au décès de Gilbert Delahaye. La série s’est ensuite arrêtée à la mort de Marcel Marlier, en 2011. J’ai repris le flambeau 10 ans plus tard, parce qu’il y avait toujours une forte demande de Martine de la part des lecteurs et des parents. Les éditions Casterman ont alors décidé de faire de nouveaux albums en utilisant les images existantes de Marcel Marlier, puisqu’on n’a pas le droit de créer de nouvelles images de Martine.
Alors comment Martine continue-t-elle à vivre sans son illustrateur ?
Marcel Marlier a illustré 60 albums de Martine, ainsi que d’autres albums, tous pour les éditions de Casterman. Ainsi, quand je commence à imaginer mon récit, je vais puiser dans un vivier iconographique extrêmement riche. Je m’assure alors que j’ai les images dont j’ai besoin pour raconter mon histoire. Ce que je dois cependant avoir en tête, c’est que sur 60 années de dessins par Marcel Marlier, le trait a changé. Martine elle-même, reflet de son époque, a changé. Dans les années 50, elle a l’apparence, la tenue, la coiffure d’une petite fille des années 50. Alors que lorsque les illustrations ont été réalisées pour des albums des années 90 ou 2000, elle n’a plus la même allure. Quand je réalise cette recherche d’images, je me concentre sur une génération d’albums pour conserver une cohérence visuelle. Je peux alors commencer à imaginer comment détourer les illustrations choisies et les incruster dans des photos. C’est le travail des graphistes. Et quand je reçois la maquette, il a quelque chose de magique !
Martine a aujourd’hui plus de 70 ans, 60 albums à son actif dont 120 millions d’exemplaires ont été vendus en langue française et 45 millions en langues étrangères. Qu’est-ce qui fait ce succès éditorial hors normes selon vous ?
Martine est intemporelle. C’est la petite fille d’aujourd’hui, d’hier et de demain. Elle représente l’enfance et tout ce qu’est l’enfance : la curiosité, la soif d’apprendre, l’envie de s’amuser, de découvrir le monde, la liberté, l’insouciance. Elle vit des aventures au coin de la rue. Elle n’a pas de pouvoirs magiques, c’est à partir d’expériences que tous les enfants connaissent qu’elle vit des aventures. Et elle évolue dans un monde rassurant. Enfin, sa force incroyable est d’avoir touché plusieurs générations de lecteurs, ce qui crée un pont intergénérationnel entre les parents, grands-parents et les enfants d’aujourd’hui. Elle fait partie à présent de l’imaginaire collectif. Elle est devenue iconique, Martine !
Dans ce dernier album, « Martine à Bruxelles », on découvre les monuments phares de la capitale belge ainsi que diverses villes du pays. Était-ce une volonté de l’éditeur de conter les aventures de Martine dans son pays d’origine ?
C’est vraiment cela. On pouvait se douter que Martine était belge, parce que ses créateurs étaient belges, que sa maison d’édition est belge et que, quand on regarde bien les images de Marcel Marlier, souvent dans le décor on s’aperçoit qu’on est probablement dans un environnement belge. Mais ça n’était pas explicite. Et puisqu’à présent Martine part à la découverte de destinations, on s’est dit qu’elle devait vivre une aventure dans son propre pays. D’ailleurs, l’histoire commence à Tournai qui est la ville natale de Marcel Marlier et de première existence des éditions Casterman.
D’autres nouveaux albums portent sur des visites de villes ou monuments. Pourquoi cette vocation touristique pour ces nouveaux opus ?
Cela a débuté suite à une proposition du Musée du Louvre de faire venir Martine au Louvre. C’était une belle idée qui a donné naissance au premier album de Martine que j’ai écrit : « Martine au Louvre » et on s’est aperçu que c’était intéressant de permettre à Martine de partir à la découverte du monde. C’est en effet dans la droite ligne de ce qu’elle faisait dans les albums classiques. Nous avons voulu la projeter dans des environnements différents : le château de Versailles, le Louvre, l’Opéra de Paris, ou encore la Bretagne et la Belgique.
À quand Martine au Luxembourg ?
Ah, pourquoi pas !
« Le monde, plus que jamais en ces temps troublés, a besoin de beauté, de bonté et de générosité dans une nature qu’il faut chérir et protéger ! » est une citation de Marcel Marlier. Elle semble plus actuelle que jamais. Quel est votre point de vue ?
Oui. J’ai l’impression qu’il y a un besoin et une appétence à se reconnecter à la continuité de soi. On a besoin de se replonger dans nos propres souvenirs d’enfance, individuellement et collectivement, de pouvoir garder le contact avec des époques où le monde était différent, moins perturbé, mois agité, de circuler – au moins de manière imaginaire – dans des environnements rassurants qui sont marqués à la fois par l’insouciance et par la liberté.
Avez-vous un message personnel à adresser aux lectrices de Janette magazine ?
J’espère qu’elles aimeront aller à la découverte de cette nouvelle aventure du personnage chéri !
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