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Janette rencontre Gilliane Warzée, « Je commence toujours mes oeuvres par les yeux. »

par Salomé Jeko

26 janvier 2026

Infirmière par vocation et peintre par révélation, Gilliane Warzée est connue pour ses toiles représentant des visages au regard expressif. Sa dernière création, « À travers elles », une immense toile de 250 x 250 cm réalisée pour l’École nationale de santé du Luxembourg, rend hommage aux figures fondatrices de la profession d’infirmière.

Vous êtes peintre, mais aussi infirmière. La peinture a-t-elle toujours été une passion dans votre vie ?

Pas du tout ! Être infirmière a toujours été une vocation, presque une évidence pour moi. Ma mère était infirmière, et depuis toute petite, je savais que je voulais suivre cette voie. J’aime profondément ce métier, je ne me suis jamais imaginée faire autre chose. Mais la peinture, elle, est arrivée plus tard, un peu comme une révélation. J’avais 27 ans, j’étais enceinte de ma première fille et, un matin, je me suis réveillée avec cette certitude : il fallait que je peigne. C’était viscéral. Je n’avais aucune formation, alors j’ai suivi trois ans de cours du soir aux Beaux-Arts d’Arlon pour apprendre les bases.

Vos deux univers, celui des soins et celui de la peinture, se nourrissent-ils l’un de l’autre ?

Complètement. Être infirmière m’apporte un lien humain essentiel, une réalité quotidienne, des émotions fortes. Et tout cela, je le retranscris dans mes toiles. Je crois qu’on est un peu des éponges, nous les artistes: tout ce qu’on vit, on le fait ressortir à travers la peinture. Et inversement, la peinture m’équilibre. C’est une forme d’exutoire, un espace de liberté. Parfois je peux rester sans peindre, et puis, d’un coup, créer trois toiles en un mois. C’est très instinctif.

Vous peignez à l’huile, au couteau, avec des pigments fluorescents. Expliquez-nous.

Le couteau me permet de travailler la matière, de sculpter littéralement mes toiles. J’aime les reliefs, les contrastes, l’énergie du geste. L’huile, c’est une matière vivante, sensuelle. Quant aux pigments fluorescents, je les travaille dès le début du tableau, dans les fonds, en couches successives. Ils réagissent à la lumière UV et offrent une seconde vie à la toile la nuit. Le jour, ils captent déjà la lumière, les couleurs vibrent différemment selon l’heure. Le soir, d’autres détails apparaissent. C’est comme si le tableau respirait autrement.

Vous avez récemment signé l’œuvre « À travers elles » pour l’École nationale de santé du Luxembourg (ENSA). Racontez-nous la genèse de ce projet.

Il est né il y a trois ans, lors d’une de mes expositions, où j’ai rencontré la directrice de l’ENSA. Elle m’avait confié qu’un nouveau bâtiment allait bientôt voir le jour et qu’elle aimerait y installer une grande œuvre. Deux ans plus tard, elle m’a recontactée. Nous avons alors échangé pendant plusieurs mois sur le concept, le format, les couleurs et les visages à représenter. Ensuite, j’ai consacré six mois, entre mars et août 2025, à la réalisation du tableau.

Le format est impressionnant — 250 x 250 cm, soit le plus grand tableau que vous avez réalisé… 

Oui et ça n’a pas été simple (rires) ! D’abord, la toile ne passait pas par l’escalier de mon atelier. Je n’ai pas pu la travailler à l’intérieur, donc je l’ai faite en extérieur. Ça a vraiment été un point auquel je ne m’attendais pas. Cela a donc été le premier challenge. Heureusement que j’ai commencé la création en mars, après cela n’aurait pas été possible à cause des températures. Vu que c’était un énorme format, j’ai dû monter le tableau moi-même : les châssis, tendre la toile, préparer la toile. Ensuite, les temps de création étaient cadrés par rapport au temps, j’étais vraiment dépendante de la météo. Je peignais à plat, parfois sur de grandes palissades en bois, parfois directement au sol. J’ai un grand extérieur à l’arrière de l’atelier, donc j’avais la place pour tourner la toile dans tous les sens. Parfois je travaillais la tête du personnage à l’envers. C’était vraiment physique. J’aime peindre dehors, c’est une autre ambiance, mais là, c’était une vraie expérience !

Cette toile rend hommage à trois figures majeures de l’histoire infirmière. Pourquoi Florence Nightingale, Virginia Henderson et Margot Phaneuf ?

Florence Nightingale était pour moi une évidence : elle est considérée comme la fondatrice des soins infirmiers modernes. Elle a posé les bases de l’hygiène, sauvé des milliers de vies et ouvert les premières écoles d’infirmières. Mais la directrice souhaitait un visage pluriel. Alors, très naturellement, Virginia Henderson et Margot Phaneuf se sont imposées. Chacune d’elles a eu un rôle essentiel dans l’évolution
de notre profession. Ensemble, elles incarnent l’héritage intellectuel, éthique et humain qu’elles ont légué à la profession et qui continue d’inspirer les soignants aujourd’hui.

Cette œuvre sera désormais visible par de nombreux futurs soignants justement. Quel message souhaitez-vous leur transmettre ?

J’aimerais qu’ils y voient un hommage à leur vocation. Que ce tableau leur rappelle d’où vient notre métier, et ce qu’il représente vraiment : le soin, l’humain, la transmission. Cette figure, c’est un peu le visage de leur héritage : elle représente la continuité, la bienveillance et la force du soin. Elle leur rappelle que leur métier est avant tout humain, porté par des valeurs de respect et d’altruisme. Et les mots inscrits autour du tableau – tolérance, empathie, courage, passion, humanisme, écoute – viennent renforcer ce message.

Vous aviez déjà créé des œuvres en lien avec les soignants, notamment pendant la pandémie… 

Oui, pendant le Covid, j’ai réalisé deux œuvres intitulées Merci. Cette période a été difficile, très lourde émotionnellement. Au début, je ne pouvais plus peindre, puis le besoin est revenu, comme une urgence. J’avais besoin d’évacuer tout ce qu’on vivait à l’hôpital. Ces tableaux étaient une manière d’exprimer toute la gratitude et la solidarité que je ressentais envers mes collègues et les soignants en général.
Je les ai offerts aux hôpitaux, car ils n’étaient pas destinés à être vendus, mais à témoigner de ce que nous avons vécu collectivement.

Le portrait occupe une place centrale dans votre travail, pourquoi cet attrait pour les visages ?

Pour moi, une œuvre doit communiquer : elle doit me parler, me transmettre quelque chose, et transmettre aussi aux gens qui la regardent. Les visages sont ceux qui communiquent le plus, qui transmettent le plus d’émotion. Pour moi, les yeux sont primordiaux. Je commence toujours mes œuvres par les yeux, c’est le point central. Ensuite, je construis tout autour du regard, parce qu’on dit que c’est la porte de l’âme. Beaucoup de choses passent par là. C’est pour ça que j’ai tout de suite choisi de travailler les visages et que j’y reste : c’est ce qui transmet le plus, ce qui touche le plus.

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