par Charles Demoulin
8 novembre 2026
De faits historiques souvent méconnus aux pertes de mémoire ou d’un être cher, en passant par l’émancipation des femmes ou encore en s’attardant sur une héroïne résiliente et une found family inoubliable, voilà ce que Janette vous propose comme lecture de la semaine.
‘Cette année-là’, d’Ahmet Altan chez Actes Sud
Istanbul, 1915. Alors que la Première Guerre mondiale embrase l’Europe et l’Anatolie, le colonel Ragip Bey s’apprête à partir au front. Amoureux d’Efronya, une infirmière arménienne, il perd la trace de cette femme qui semble avoir été avalée par la période confuse de la guerre.
Il la retrouvera au terme d’une longue enquête, après avoir erré dans le sud de la Turquie et en Syrie, où, par un étrange concours de circonstances, il croise son chemin.
L’évocation de l’horreur des marches forcées dans le désert, des camps d’internement, de la cruauté de certains fonctionnaires, de l’indifférence quasi générale des autres citoyens de l’Empire, de l’oubli auquel cette population est condamnée nous plonge dans une fresque historique dramatique qu’aucun auteur turc n’avait jusqu’à présent osé aborder avec tant de franchise
L’auteur de ‘Madame Hayat’ dresse un tableau nuancé et plein d’émotion d’une période troublée extrêmement complexe, à l’échelle d’une très vaste aire géographique, d’Istanbul à la Syrie, Ahmet Altan choisit la littérature pour raconter le génocide arménien en rupture totale avec le discours officiel turc depuis plus de 100 ans.
C’est vrai que le génocide arménien reste encore, après plus d’un siècle, un impensable tabou que s’efforce d’enfouir sous terre la Turquie. Reste que cet ouvrage d’Ahmet Atlan a tout d’un ‘devoir de mémoire’.
‘La nuit finit toujours par tomber’, de Willy Vlautin chez Albin Michel
À trente ans, Lynette cumule les petits boulots tout en suivant de laborieuses études de comptabilité et en s’occupant de son frère trisomique, Kenny, négligé par leur mère. Les sacrifices de la jeune femme ont un seul objectif : obtenir le prêt bancaire qui lui permettra de racheter leur maison de Portland.
Face à la flambée des loyers et à l’embourgeoisement, c’est sa dernière chance de se procurer la sécurité dont elle n’a jamais bénéficié. Si elle dispose de fonds, sa mère doit l’aider à réunir la somme nécessaire. Mais loin d’honorer sa promesse, cette dernière entraîne Lynette dans une spirale infernale.
Un rythme effréné, une écriture nerveuse et une héroïne poignante : dans une Amérique rongée par le profit et l’exclusion, Willy Vlautin nous fait vivre, dans ce sixième roman où la force vitale s’oppose à l’injustice, deux jours et deux nuits durant lesquels se joue la lutte effrénée d’une femme contre la fatalité.
Une odyssée sombre, violente et d’actualité, écrite au noir intense de l’encre de Chine par cet auteur américain que je vous invite grandement à découvrir.
‘Histoires insolites’, de Paul El Kharrat chez Harper Collins
Saviez-vous que le pharaon Ramsès II avait eu 126 enfants ? Que le fruit défendu du jardin d’Eden n’était pas une pomme ? Que le premier Parlement du monde était né sur un volcan islandais, en l’an 930 ?
Connaissez-vous la ‘tigresse bretonne’, cette femme pirate qui écumait les mers au XIVe siècle ? Et le militaire japonais Hiro Onoda quicontinua de se battre pendant 29 ans après la capitulation de son pays parce qu’il ne savait pas que la guerre était finie ?
Héros oubliés, inventions, figures étonnantes, morts incongrues, victoires improbables, l’incollable Paul El Kharrat, amateur de la petite comme de la grande Histoire, nous fait voyager dans le temps et l’espace à travers plus de 200 anecdotes tout bonnement incroyables, mais vraies !
De l’Antiquité au XXIe siècle, Paul El Kharrat nous conte l’histoire mondiale comme vous ne l’avez jamais lue ! Vous allez vous régaler, car c’est le genre d’histoires qui ne vous seront jamais racontées à l’école. Et pourtant elles sont à la fois aussi extraordinaires que captivantes comme le dit si bien cet homme réputé pour posséder une culture générale hors du commun. Un homme qui fit fureur aux ’12 coups de midi’ et qui est toujours assis à la table des ‘Grosses têtes’.
‘La Mer Immense’, de Victoria Hislop aux Escales
De 1946 à 1949, une guerre civile brutale a ravagé la Grèce. Des milliers d’enfants ont été victimes du chaos qui a balayé leur pays. Un grand nombre d’entre eux sont devenus orphelins ou ont été emprisonnés aux côtés de leur mère. Reste que la majorité d’entre eux a dû se débrouiller seule.
Beaucoup ont été placés dans des foyers pour enfants nouvellement créés. D’autres, par milliers, ont été kidnappés et emmenés derrière le rideau de fer… pour ne jamais revenir chez eux.
Des années plus tard, trois de ces enfants doivent affronter les conséquences sur leur vie d’adulte de ce conflit terrible qui leur a volé leur enfance.
Victoria Hislop, à travers le destin bouleversant de trois orphelins, nous revient avec un roman inoubliable et captivant sur les turbulences de l’après-guerre civile en Grèce. Un roman richement documenté qui met en lumière un pan méconnu de l’Histoire européenne : la guerre civile en Grèce et le déplacement de milliers d’enfants grecs.
Toujours aussi amoureuse de cette Grèce qu’elle dépeignait déjà sublimement dans ‘L’île des oubliés’, Victoria Hislop nous bouleverse ici avec des événements historiques d’une intensité poignante, et qui, grâce à la documentation sur laquelle elle s’est penchée, seront désormais connus du grand public.
‘Pertes…’ de Marianne Sluszny chez M.E.O.
Pertes… La vie en est truffée. Perte des clés, d’un papier administratif, d’une adresse postale. Mais ce sont d’autres genres de pertes qu’évoque Marianne Sluszny dans ce recueil.
Celles qui chamboulent en profondeur l’être et ses émotions, toutes déclinées au féminin. La perte brutale de l’être aimé fauché par un accident vasculaire cérébral. La perte de ses facultés mentales chez un cadre brillant, qui fait prendre conscience à sa compagne qu’elle a été sous influence toute leur vie commune. La perte d’une certaine forme de féminité à la naissance d’un enfant, pour peut-être en découvrir une autre. La perte des illusions adolescentes, quand on est sûr d’appartenir à une génération dont les certitudes dogmatiques vont changer le monde. La perte d’un sein rongé par le cancer, et de ses richesses érotiques. La perte du mari infidèle, qui l’est devenu aussi pour sa maîtresse…
Mais les nouvelles de Marianne Sluszny n’ont rien de mélodramatique. Ses diagnostics lucides laissent des portes ouvertes et dégagent un certain optimisme dans la mesure où la condition humaine, et particulièrement celle de la femme, le permet.
C’est vrai que ces huit nouvelles que nous propose celle qui a travaillé pendant plus de trente ans à la RTBF sont centrées sur une perte accablant une femme. Mais des femmes qui vont toutefois mettre tout en œuvre pour se relever. Le type de nouvelles qui laissent longuement des traces.
‘Le Film de leurs vies’, de Frédérique-Sophie Braize aux Presses de la Cité
Les sœurs Plumex se ressemblent tout en étant inconciliables. Lys, la cadette, est garde-faune dans les Alpes. Fanny-Anne vit au Québec où elle organise des safaris à skis. Chacune se croit responsable de la mort, en 1976, de leur grand-mère Amicie, première femme garde champêtre.
Quinze ans plus tard, l’aînée est de retour. Depuis le décès de leur mère, Bertille, les sœurs n’ont plus qu’un singulier héritage en commun. Et une attirance pour Dante, un photographe italien venu avec sa mère, Maria-Rita, pour le festival du film.
Le troublant chasseur d’images mitraille les célébrités, mais bientôt un chamois blanc leur ravit la vedette, cristallisant convoitises et tensions autour de la protection de la montagne.
Cette fresque romanesque célèbre l’émancipation des femmes au cœur d’une nature sauvage et souveraine. Au cœur de la montagne savoyarde, un triangle amoureux sur fond de secrets de famille est un ouvrage inspiré de l’histoire vraie de la première femme garde-forestière.
Il faut dire que Frédérique-Sophie Braize, dans cette ode à la vie et à la nature nous propose, via des chapitres courts, un récit d’une grande originalité, animé par des personnages dont les lecteurs ressentent d’entrée de jeu l’authenticité. Un récit qui pourtant n’est pas dépourvu de cet humour propre à l’auteure.
‘Animal errant sur autoroute et autres offres d’emploi raisonnables’, de Dalibor Frioux chez Seuil
Ce recueil littéraire se présente comme un catalogue d’offres d’emploi tour à tour crédibles, fictives, absurdes, poétiques, mélancoliques ou satiriques.
Véritable cobaye et candidat indispensable, le lecteur se voit adresser une trentaine d’annonces d’une grande variété de registres : annonces types, lettres, discours ou même retranscriptions d’appels téléphoniques.
Du conseiller en deuil immobilier à l’allocution présidentielle en faveur du ramassage de crottes, du philosophe en phase terminale à l’animateur de vie affective, jusqu’à une proposition pour avoir la vie de Kafka : autant d’expériences de lecture incongrues, mais géniales.
Dalibor Frioux détourne le langage des ressources humaines pour en faire un miroir déformant de nos vies et de notre rapport au travail : ce que nous cherchons quand nous cherchons un emploi, ce que nous fuyons quand nous en trouvons un, et ce qui reste de nous entre deux candidatures, c’est-à-dire à peu près tout.
En caricaturant à l’excès les biais des offres d’emplois, l’auteur construit une critique de notre société, des aberrations d’un monde trop normé et du langage managérial.
Grinçantes et surprenantes, des offres d’emplois sans candidat pour rire de l’absurdité du monde du travail. Un livre singulier, attachant, et percutant que je vous conseille vivement si vous appartenez à ce monde du travail divinement décrit comme absurde.
‘Delicate Escape’, de Catherine Cowles chez Verso
Shepard Colson a tout du garçon idéal : un charme désarmant, un sourire irrésistible et une beauté à couper le souffle. Mais je sais ce qu’il en coûte de se laisser séduire par des promesses d’éternité : les cicatrices que je porte en sont la preuve.
Pourtant, cet entrepreneur aussi séduisant qu’obstiné ne cesse de passer au salon de thé, et son regard ambré semble percer toutes les défenses que j’ai érigées. Il est prêt à tout pour me protéger, quitte à s’installer dans mon chalet délabré.
Désormais, Shep ne se contente plus de réparer ma maison, il se fraie un chemin jusqu’à mon cœur. Il y a sa façon de veiller sur mes blessures, tout en me rappelant que je suis plus forte que je ne l’imagine.
J’aurais pourtant dû savoir que le bonheur n’était pas fait pour moi. Pas tant qu’un fantôme de mon passé continue de me traquer. Et lorsqu’il me retrouvera, il fera tout pour détruire la vie que j’essaie de reconstruire…
Un second tome du genre ‘small town romance addictive’, doublé de ‘romantic suspense’, porté par un héros protecteur, une héroïne résiliente et une found family inoubliable. Si vous êtes une adepte à ce genre de littérature, je vous signale que le T3 est déjà disponible… en anglais.
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