par Salomé Jeko
8 septembre 2025
Dr Engy ALI, présidente de Médecins Sans Frontières (MSF) Luxembourg, évoque pour Janette son parcours et son travail axé sur la recherche opérationnelle, toujours au service des populations les plus vulnérables.
On raconte que c’est en voyant un reportage sur MSF à la télévision que votre vocation est née…
J’ai voulu devenir médecin dès l’âge de 5 ans. À 12 ans, un reportage au journal télévisé sur la famine en Somalie, montrant les médecins de MSF en action et les enfants frappés par la malnutrition aiguë, m’a profondément marquée. C’est à ce moment que je me suis imaginée rejoindre MSF.
Vous avez étudié la médecine à Alexandrie, en Égypte, avant de poursuivre un cursus en santé publique en Angleterre. Qu’est- ce qui a motivé ce choix ?
J’ai travaillé cinq ans à l’hôpital universitaire d’Alexandrie, ma ville natale, en soins intensifs. Ce service, c’est ce que j’appelle le plafond de la médecine : on y voit arriver des patients avec des complications graves, souvent évitables s’ils avaient pu consulter un médecin plus tôt. Parallèlement, je faisais du bénévolat pour une ONG dans un village de pêcheurs marginalisé, sans accès aux soins. J’y assurais des soins primaires et j’ai alors compris l’importance d’organiser un système de santé pour améliorer la vie d’une population. C’est ce qui m’a orientée vers la santé publique et donc vers ce master en Angleterre, qui a été une véritable ouverture pour moi, jusque-là 100 % clinicienne.
Vous vous êtes ensuite engagée auprès de MSF Luxembourg…J’ai intégré MSF Luxembourg au moment où leur unité de recherche opérationnelle LuxOR était en train de se créer. C’était une opportunité de vie. Les premières années, j’ai voyagé partout, au gré des projets, pour collecter des données et observer ce qui était mis en place afin de mesurer la performance de nos actions. J’étais un peu comme une ambassadrice de la recherche opérationnelle, ce qui m’a donné une vue globale sur les différents projets et enjeux de MSF.
Mais concrètement, qu’est-ce que la recherche opérationnelle ?Ma première mission était au Bangladesh, dans un bidonville de Dhaka. J’y étudiais une forme de malnutrition liée à l’urbanisation et à l’absence des mères, contraintes de travailler de longues heures dans des usines textiles. En Afrique subsaharienne, le traitement à base de cacahuètes, sucre et lait fonctionnait bien. Au Bangladesh, il ne produisait pas les mêmes résultats, ce qui a suscité de nombreuses questions pour comprendre et améliorer la prise en charge — c’est ça la recherche opérationnelle. Le témoignage fait également partie du travail : nous sommes sur le terrain et nous nous devons de dire ce que nous y observons. MSF a par exemple documenté les violences subies par les réfugiés et migrants à la frontière Serbie-Hongrie, commises par les forces de sécurité, et a présenté ces données à la Commission européenne ainsi que dans plusieurs forums.
Quels sont les thèmes prioritaires de la recherche opérationnelle à l’heure actuelle ?La migration, avec ses complications et des politiques européennes de plus en plus inhumaines envers les migrants. Viennent ensuite les données médicales en contexte d’urgence, comme à Gaza, utilisées non seulement pour publier des chiffres, mais surtout pour témoigner de la situation sur le terrain. La résistance aux antimicrobiens constitue aussi une menace globale, et la malnutrition reste un enjeu majeur, malgré une légère baisse ces dix dernières années. Les traitements n’ont pas beaucoup évolué depuis 25 ans, il est donc nécessaire d’adapter les modèles de soins selon le contexte et de répondre aux nombreuses questions de recherche encore ouvertes.
Comment la situation humanitaire mondiale a-t-elle évolué ces dernières années ?Le nombre de conflits a fortement augmenté, et l’accès aux soins devient de plus en plus difficile. Les structures médicales et les soignants, y compris humanitaires, sont désormais des cibles. Les conflits prolongés se multiplient, et l’attaque d’hôpitaux, autrefois choquante comme à Kunduz en 2015, devient presque quotidienne. Gaza illustre cette situation extrême avec bombardements massifs, sièges et blocage de l’aide. Ce n’est pas seulement une crise humanitaire, mais une crise morale. L’Ukraine, le Soudan et la République démocratique du Congo sont également concernés.
Face à l’ampleur des crises actuelles, comment garde-t- on espoir en travaillant dans l’humanitaire ?
On est confronté chaque jour à des injustices et à des situations extrêmement complexes, et il y a des moments de doute et d’impuissance. Mais l’espoir vient de la solidarité : celle de nos équipes sur le terrain, qui se battent malgré les difficultés, et celle qui existe entre nous au sein de MSF. Cette cohésion nous donne l’énergie de continuer, avec la conviction que nous pouvons faire une différence et que nous resterons aux côtés des populations jusqu’au bout.
En tant que présidente de MSF Luxembourg, quel message souhaitez-vous porter ?Je pense avant tout à notre message de solidarité, à notre indépendance et à notre engagement inconditionnel envers les plus vulnérables. Ce qui me tient à cœur, c’est la défense de l’accès aux soins pour tous, sans discrimination, y compris dans les zones de conflit. Je crois aussi beaucoup à notre devoir de témoignage: le silence, c’est aussi une forme de guerre. On parle de Gaza, mais qui parle du Soudan ? Chacun de nous a un rôle à jouer — société civile, population, institutions — et il ne faut pas détourner le regard.
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