par Charles Demoulin
16 septembre 2025
C’est ça la magie de la BD qui, à l’image du roman, a cette incroyable faculté de vous faire voyager à travers l’espace-temps, mais également à travers le monde… et même bien au-delà de ses frontières.
‘C’est où le plus loin d’ici ? – T2 ’, de Tyler Boss & Matthew Rosenberg chez Casterman
Fin du mois d’août, nous vous présentions le premier volet de cette trilogie dans laquelle on découvrait dans un futur plus ou moins proche, des bandes d’ados ne voulant surtout pas grandir, et qui s’affrontaient à longueur de journée.
Dans ce deuxième opus qui nous arrive très rapidement, nous retrouvons Sid, qui, enceinte, a quitté sa bande. Elle est persuadée que la carte que Slug lui a remise va la mener à la Ville, sorte d’Eldorado dont personne ne sait s’il existe vraiment.
En chemin, elle abandonne ses croyances et rencontre des êtres très différents qui, sous des dehors d’abord affectueux, convoitent en réalité sa précieuse carte. Ballottée entre d’inquiétants aînés et de mystérieux étrangers, elle poursuit sa route, tandis que ses amis, partis à sa recherche, affrontent d’autres épreuves.
Ce groupe de jeunes perdus dans les ruines de l’Amérique nous rappelle qu’il faut se battre pour ce qui compte le plus : notre vie et celle de nos proches.
Nostalgique et innovante, cette bédé ‘made in USA’, d’une belle efficacité, nous fait découvrir un univers atypique duquel les adultes sont exclus.
‘Intelligences’, d’Hugo de Bénat, Philippe Pelaez et Gontran Toussaint chez Dargaud
Un pays sans services de renseignements est aveugle et sourd aux dangers qui pourraient peser sur son territoire. La Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI) est ainsi chargée de prévenir toute menace sur le sol français.
En août 2019, une unité du contre-espionnage est en alerte. Le Mossad israélien l’a en effet prévenue qu’un ingénieur iranien faisait des allers-retours fréquents à Paris pour visiter son fils à l’hôpital Necker.
Le moment ou jamais pour récupérer sur son ordinateur portable des informations sur des sites de lancement de missiles en Syrie. Mais l’opération est particulièrement délicate, d’autant plus que la Russie entre dans le jeu.
Quand un ancien agent du contre-espionnage, Hugo de Bénat, s’associe à ce remarquable tisseur de scénarios qu’est Philippe Pelaez, cela donne une fiction géopolique proche, il est vrai, de la réalité. Ajoutez à cela le dessin réaliste et précis de Gontran Toussaint, et vous avez là un album qui fera les délices de tous les amateurs du genre.
‘Les Combattantes’, de Géraldine Grenet et Marie-Ange Rousseau chez Delcourt/Encrages
Féminicides, viols, harcèlement sexuel… Aujourd’hui, les violences sexistes et sexuelles s’inscrivent sur nos murs, emplissent nos prétoires. Médiatisées à travers le mouvement #MeToo, elles bénéficient d’une visibilité croissante au sein d’un système patriarcal contesté.
Face à l’indignation, lois et politiques publiques se multiplient pour répondre, de manière plus ou moins efficace, à ce fait de société majeur. Il n’en a pas toujours été ainsi.
Inscrire les violences sexistes et sexuelles dans une histoire et un contexte social pour en comprendre les mécanismes et les dimensions politiques et juridiques, tel est le but de cet ouvrage.
Il s’agit également de rendre hommage aux mouvements féministes d’hier et d’aujourd’hui, aux acteurs et actrices de terrain qui s’engagent au quotidien aux femmes, qui malgré les nombreux obstacles posés sur leur chemin, continuent la lutte.
Cet ouvrage dense de quelque 400 pages s’appuie sur des sources écrites et orales. Les témoignages ont été relus et validés par les intervenantes dont quelques-unes ont souhaité rester anonymes. Certaines personnes apparaissent dans la BD par le biais de citations tirées d’ouvrages ou de conférences. On mettra en exergue l’excellence du travail graphique réalisé par Marie-Ange Rousseau qui illustre à merveille cet ouvrage référence.
‘La danseuse aux dents noires’, d’Éric Stalner/Jean-Laurent et Olivier Truc chez Air Libre/Dupuis
France, 1912. Le gouvernement confie au professeur Hermentaire Truc une mission cruciale : opérer le roi Sisowath pour lui rendre la vue et garantir la stabilité du protectorat français sur le Cambodge.
Accompagné de son assistant Guerlet, Truc embarque pour Saigon. À leur arrivée, les deux hommes vont de surprises en déconvenues. Ministres comploteurs, bonzes politisés, prince rebelle… Chacun semble vouloir faire échouer l’opération.
Truc découvre alors la réalité cachée derrière la propagande du protectorat français et les enjeux géopolitiques de l’opération. Pour mener à bien sa mission, le docteur Truc va devoir déjouer des complots et chercher la confiance de l’intrigante Simala, la danseuse aux dents noires du roi Sisowath…
‘La danseuse aux dents noires’ marque le grand retour d’Éric Stalner au sein du label Aire Libre. Cela sur un scénario épique inspiré de la vie de l’aïeul de Jean-Laurent et Olivier Truc. Un dossier largement documenté se trouve en fin de cet album que les amoureux du graphisme d’Éric Stalner ne peuvent manquer sous aucun prétexte.
‘Furies T1 Le facteur humain’, de Corbeyran, Munch et Sayago chez Kalopsia
Dans la mythologie grecque, les ‘Furies’ sont chargées de faire respecter la loi et d’appliquer les sanctions. Entre devoir et pouvoir, elles sont un rouage essentiel au bon fonctionnement du système. Sans elles, la société sombrerait dans le chaos.
Dans le premier volet de ce qui s’annonce comme étant une nouvelle série chez Kalopsia, on découvre, fraîchement diplômée du Programme Pankow, la jeune Nahia. Une jeune femme qui va être incorporée à l’escouade de Furies de son district.
Endossant les rôles de policière, juge et exécutrice, Nahia se rend vite compte que la théorie n’a rien à voir avec la réalité brutale de la rue. Elle découvre les limites de sa nouvelle fonction : le facteur humain.
Ces individus qu’elle poursuit sont des êtres humains, comme elle. Cette faiblesse passagère lui vaudra un petit séjour en reconditionnement. Dans le camp où elle est internée, Nahia fait la connaissance de Rain, une femme d’âge mûr, dont le travail consiste à rééduquer celles qui ont failli.
Malgré leurs différences, Nahia et Rain se lient d’amitié. Se sentant en confiance, Nahia avoue à Rain qu’elle reçoit d’étranges messages. Se pourrait-il que ces messages anonymes lui soient envoyés par le réseau Paradox, ce groupe d’anarchistes qui cherche par tous les moyens à recruter parmi l’élite des Furies ?
Si on applaudit à nouveau ce scénario subtilement concocté par un Éric Corbeyran n’ayant pas son pareil pour évoquer les mondes de demain, on épinglera la qualité du graphisme et des coloris du binôme chargé de mettre tout cela en images.
‘Ninn – Un zoo de papier’, de Darlot et Pilet chez Kennes
C’est enfin l’été sur Paris, et Ninn, accompagnée de ses amis Chad et Ulrika, compte bien en profiter ! Mais brusquement, l’étrange surgit des quatre coins de la capitale : d’un jardin public aux couloirs du métro, des animaux sauvages font leur apparition dans les endroits les plus inattendus. Singes, loups, rhinocéros…
Leur comportement est étrange, agressif, et ils semblent obéir à une volonté qui n’est pas la leur. Plus curieux encore, ils ont l’air de connaître Ninn et de lui lancer un défi. Pour notre héroïne, le doute n’est pas permis : un nouvel adversaire se cache derrière ces phénomènes, manipulant ces animaux comme des pièces sur un échiquier.
Avec l’aide de ses amis et de son fidèle tigre de papier, elle se lance dans une vaste enquête à travers la ville pour prendre son adversaire de vitesse et découvrir le fin mot de cette énigme.
Ce septième album dédié à Ninn fête les dix ans de cette série spécialement faite pour les Janetons, mais que lisent en cachette nombre de parents. Au gré des pages, les auteurs nous emmènent dans différents coins plutôt méconnus de Paris. De quoi comprendre qu’en fin de volume, on retrouve un dossier documenté sur ces lieux que nous proposent Johan Pilet et Jean-Michel Darlot.
C’est délicieusement scénarisé, c’est aussi délicieusement dessiné et mis en couleurs. Vraiment de quoi offrir à nos plus jeunes, autre chose que de scroller de nombreuses heures sur leurs smartphones et autres tablettes.
‘Virgile’, de Mazel et Zidrou au Lombard
Avril 2015. Alors que Virgile participe à une manifestation avec sa compagne, celle-ci lui annonce brutalement qu’elle le quitte pour un autre homme après 40 ans de vie commune.
Deux ans plus tard, venu en aide à un chaton monté sur une branche d’arbre, Vigile tombe du haut de son échelle. Devenu tétraplégique, le voilà reclus dans une chambre d’hôpital, réduit à regarder le plafond et à philosopher sur sa nouvelle condition : « Quand on passe sa vie à regarder le plafond, c’est qu’on a touché le fond. »
Pour cet ancien basketteur, le choc est rude. Bien sûr, il peut compter sur les visites de ses deux filles, de ses petits-enfants et de ses anciens partenaires de basket. Enfermé ad vitam æternam dans un corps désormais inerte, Vigile en vient petit à petit à envisager la solution ultime : celle de la mort médicalement assistée. « Vivre pour ne pas mourir, je n’en ai plus le courage », dit-il à son vieux copain P’tit Louis.
Zidrou, le scénariste de ‘L’élève Ducobu’, s’attaque à un sujet délicat : le droit de chacun à décider de mettre fin à ses jours afin d’abréger ses souffrances. Un thème que le scénariste aborde avec un mélange de pudeur respectueuse, de légèreté bienvenue et d’humour salutaire, sans rien dissimuler des difficultés et des interrogations qu’il suscite.
Virgile est un récit rehaussé par la belle palette de couleurs de Lucy Mazel et truffé de dialogues savoureux. Un ouvrage qui contribue à sa manière à l’indispensable réflexion collective sur la fin de vie. Une incroyable réussite vu l’extrême sensibilité du sujet abordé. Bravo Zidrou, mais bravo aussi à Lucy Mazel pour la manière dont elle a mis en dessins ce sujet d’une grande tristesse traitée… avec humour.
‘Quiproquos – T1 L’existence ridicule’, de Constance Lagrange chez Pataquès/Delcourt
Un quiproquo est une méprise par laquelle une chose est prise pour une autre. Dorénavant, au pluriel, c’est un recueil de gags qui ne se prennent pas pour autre chose que des gags à l’humour irrésistible.
Comprendre de travers, n’entendre que ce qu’on a envie d’entendre, nul n’y échappe. Quiproquos est un livre qui s’amuse à nous tendre un miroir. De malcomprenants en malentendus, l’absurde s’invite soudain dans la réalité en quelques mots.
D’une mécanique classique de comédie, Constance Lagrange parvient à décliner plus de cent gags et à nous surprendre à chaque fois dans un grand éclat de rire.
Une BD qui ne s’explique pas. Une BD qui se lit et qui va grandement vous récréer.
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