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Quand la BD fait une large place à ces dames

par Charles Demoulin

7 octobre 2025

Qu’elles soient héroïnes fictives ou historiques, la gent féminine a désormais largement sa place dans le petit monde de la BD. D’autant plus volontiers que nombreuses sont désormais les dessinatrices et autres scénaristes dames à monter au créneau. En voici la preuve !

‘Vertu de St-Cyr T1’, de Rutile et Yllogique chez Combo

Nouvelle venue dans la collection Combo, un label de la maison Dargaud, Vertu Dumas a pour scénariste Maëva Poupard, alias Rutile, et comme dessinatrice Yllogique. Preuve s’il en est que cette BD est 100% féminine, et que de grandes maisons d’édition comme Dargaud n’hésitent plus à leur ouvrir leurs portes.

À l’école militaire de Saint-Cyr, la jeune Vertu Dumas se fait vite remarquer par ses talents de duelliste en battant à plates coutures le petit frère de Maxim Novotny, le chef de file des ‘tradis’.

Mais cette victoire ne lui ouvre pas les portes de la reconnaissance au sein de l’établissement, bien au contraire. Elle est devenue la cible d’un groupe de fils de bonne famille et de rejetons de hauts gradés, adeptes de comportements misogynes, sexistes et homophobes. Assurés qu’ils sont de leur impunité, ils cherchent à l’humilier et à lui faire payer sa victoire.

Désormais, Vertu devra choisir. Se soumettre et subir leur loi, ou s’affirmer et partir en guerre contre cette clique de privilégiés toxiques…

En 2018, le journal Libération publiait une enquête révélant des faits de harcèlement moral, de bizutage et de sexisme à Saint-Cyr, haut lieu de formation des élites militaires françaises. Un an plus tard, le quotidien revenait à la charge : rien n’avait changé. Aucune sanction n’avait été prise. En parallèle, des campagnes de communication incitant les jeunes filles à rejoindre les rangs de l’armée étaient pourtant organisées.

Choquées par le décalage entre ces messages officiels et la réalité quotidienne de la condition féminine sous l’uniforme, Rutile et Yllogique décident alors de raconter l’histoire fictive de Vertu. Une jeune fille qui incarne le symbole des femmes prises en tenailles entre leurs aspirations professionnelles légitimes et un système qui les opprime au nom d’une prétendue tradition, laquelle ne fait que perpétuer les vieux schémas de domination masculine.

Une BD qui en 2025 inquiète assurément, et qui démontre en suffisance que l’on est encore loin de l’égalité des sexes.

‘Vertu de St-Cyr T1’, de Rutile et Yllogique chez Combo

‘La meuf en paillettes’, de Laure Barrière

Écoutons Laure Barrière nous parler de ce roman graphique qui est celui de son propre vécu. 

« Un jour, à 34 ans, ma mère nous apprend, à mes frères et moi, que deux d’entre nous ont été conçus par don de sperme. C’est un vrai choc, car jamais je n’aurais imaginé ça. Ici, je raconte l’histoire de mes parents, comment ils en sont arrivés là, l’annonce de ce secret et les bouleversements qui en ont découlé. Avec ce récit, je souhaite parler de sujets qui sont encore des tabous : l’infertilité, le don de sperme, le fait de naître d’un géniteur inconnu. Au-delà, j’ai voulu produire le livre que j’aurais aimé avoir entre les mains quand j’ai moi-même vécu ce dévoilement. »

En plus d’être une meuf en paillettes, Laure Barrière est aussi graphiste et illustratrice. Du sketchnoting à la didactique visuelle, elle utilise le dessin pour illustrer des propos ou expliquer des ‘trucs’ compliqués. Ce bouleversement intime est très touchant, très humain, et raconté avec cet humour et cette autodérision qui ont servi de thérapie à l’auteure. 

‘La meuf en paillettes’, de Laure Barrière

‘Simone T3/3’, de Jean-David Morvan et David Evrard chez Glénat

En 1972, la télévision affiche le portrait d’un vieil homme et cherche des témoins qui pourraient reconnaître en lui un nazi recherché depuis la fin de la guerre : Klaus Barbie.

En le voyant, Simone Lagrange, 42 ans, voit ressurgir un douloureux passé. Cet homme, elle le reconnaît. Chef de la Gestapo de Lyon, il fut son tortionnaire à partir du 6 juin 1944. Elle se souvient de la jeune fille qu’elle était, du basculement de la France vers le régime de Vichy et du camp de Drancy, antichambre d’Auschwitz…

Dans ce dernier volet d’une trilogie, elle se souvient des travaux forcés et de la confusion qui règne dans le camp, juste avant que l’Armée rouge n’y entre. La libération est proche, mais l’horreur est toujours là. Nous sommes en janvier 1945 et les gardiens commencent les évacuations, c’est la longue ‘marche de la mort’ qui attend les déportés. Parmi eux, Simone entame une marche pour la vie.

Aujourd’hui, la guerre est terminée, mais Simone témoigne pour que plus jamais l’histoire ne se répète. En tant que survivante, elle sera un témoin clé dans le procès de Barbie et combattra les négationnistes.

Triptyque historique qui revient sur l’histoire d’une résistante française, déportée à Birkenau, autant que sur le déroulement du procès historique de Barbie, ce biopic bouleversant arrive à décrire l’indicible à travers un langage visuel subtil.

Un témoignage fort, prenant et puissant, qui puise ses sources dans l’Histoire et qui se conclut par une postface de Marek Halter, un écrivain français d’origine polonaise. Une BD au graphisme enfantin, mais qui, incontestablement, est faite pour les ados et leurs parents. Une incroyable réussite !

‘Simone T3/3’, de Jean-David Morvan et David Evrard chez Glénat

‘Mademoiselle J 1955’ – Le bonheur de dire Maman’, de Verron et Yves Sente

Juliette est une jeune fille de bonne famille dont le père n’est autre que le patron de la Compagnie Générale Transatlantique. Malgré son aisance financière, sa vie n’a pas toujours été rose : orpheline de mère, elle souffre d’une insuffisance cardiaque pour laquelle elle doit prendre des médicaments à vie. Mais Juliette n’a pas froid aux yeux ! À travers ses aventures, vous allez via plusieurs albums, revivre les moments clés du XXe siècle !

Après la Seconde Guerre mondiale, Juliette de Sainteloi entame une brillante carrière de reporter-écrivaine. Lors d’une séance de dédicace dans une librairie parisienne, sa rencontre avec une religieuse vietnamienne poursuivie par un malfrat armé va la mener sur la piste de sa mère… qu’elle croyait morte peu après sa naissance.

Quand elle interroge son fidèle médecin de famille, celui-ci lui fait de bouleversantes révélations : sa mère aurait vécu une seconde vie au Vietnam. Juliette n’a plus qu’un choix : partir en Asie sur la piste de Solenn de Sainteloi.

Comme à sa bonne habitude, Yves Sente nous propose un scénario d’une belle intensité. Quant au travail graphique semi-réaliste et aux inspirations rétro de Laurent Verron, il se veut à nouveau aussi précis que dynamique. Et puis, quelle incroyable capacité a-t-il en lui pour nous transmettre toute forme d’ambiances diverses.

‘Mademoiselle J 1955’ – Le bonheur de dire Maman’, de Verron et Yves Sente

‘Mille femmes blanches – Aux confins du monde sauvage’, de Lylian et Anaïs Bernabé chez Dargaud

Sous la conduite du très charismatique capitaine John Bourke, May Dodd et ses camarades d’infortune traversent les plaines de l’Ouest sauvage vers le camp Robinson. Dix jours d’un périple aussi inconfortable qu’épuisant, pour enfin rencontrer leur futur mari cheyenne et commencer une nouvelle vie.

Impatientes, dévorées par le rêve d’une liberté enfin retrouvée, loin des cris et des sévices des institutions dans lesquelles elles étaient enfermées, elles hésitent entre espoir et angoisse. Sur ce chemin d’incertitudes naissent une sororité bouleversante, des amitiés indéfectibles et un amour impossible… chacune prenant conscience de l’ampleur de son engagement. Elles ont finalement cédé à la promesse d’une nouvelle vie, mais à quel prix ? 

‘Aux confins du monde sauvage’ est le deuxième tome de l’adaptation en bande dessinée du best-seller de Jim Fergus, ‘Mille femmes blanches’. Dans cet opus, Lylian poursuit son récit à travers la voix de May, puisque ce sont des extraits des carnets de la jeune femme qui accompagnent chaque étape de la traversée des plaines de l’Ouest.

Ainsi placé dans la position d’un confident, le lecteur suit le chemin de ces femmes qui découvrent, stupéfiées, les grandioses paysages de l’Ouest, puis le choc de l’altérité des Cheyennes. Deux temps forts superbement rendus par le dessin soigné d’Anaïs Bernabé et les jeux de lumière virtuoses de la colorisation d’Hugo Poupelin. Les regards, les expressions, les dialogues disent l’intensité des relations qui se nouent, mais aussi l’inquiétude qui gagne les voyageuses alors qu’elles quittent peu à peu tous les repères de leur ancienne vie.

‘Mille femmes blanches’ est une ode à la liberté. Celle des femmes et de toutes les minorités, celle aussi de l’amour ! Tout cela via un graphisme au trait doux et majestueux, sublimé par les coloris d’une infinie tendresse d’Hugo Poupelin. Sans oublier de mettre en évidence certains cadrages et autres pleines pages qui sont de véritables petits bijoux artistiques.

‘Mille femmes blanches – Aux confins du monde sauvage’, de Lylian et Anaïs Bernabé chez Dargaud

‘Green Witch Village’, de Franck Biancarelli et Lewis Trondheim au Lombard

Elle vit en 2025, mais elle s’est réveillée dans le corps d’une jeune libraire new-yorkaise, en 1959. Elle a oublié son nom, mais elle finit par se faire à celui qu’elle a emprunté malgré elle : Tabatha Sands. Elle se demande comment elle a bien pu atterrir là, mais doit se rendre à l’évidence : elle ne rêve pas.

D’ailleurs, peu importe, la nouvelle Tabatha a d’autres chats à fouetter. Que ce soit le quotidien avec ses deux colocataires, son nouveau job de mascotte du quartier de Greenwich, ou encore un sexisme omniprésent. Sans compter un journaliste soviétique, un agent de la CIA persuadé d’avoir levé un grand fauve, et une bande de terroristes nazis qui comptent rayer la Grosse Pomme de la carte avec une bombe atomique…

S’il a pris la forme d’une bande dessinée franco-belge, le récit que renferme ‘Green Witch Village’, et qui paraît dans la collection ‘Signé’ du Lombard, est une vibrante déclaration d’amour aux comics des années 1930 à 1950. Un pan du 9e art auquel Franck Biancarelli voue une passion sans limites. Et d’évoquer des noms comme ceux d’Alex Raymond, Noel Sickles, Stan Drake, Leonard Starr ou encore Alex Kotsky. 

Une histoire de voyage rétro dans le temps et dans un New York au sexisme permanent. Une histoire d’espionnage et de bombe atomique. Une aventure à la fois complexe et drôle, nimbée de fantastique, et qui se situe en pleine guerre froide. Une histoire avec laquelle vous allez passer un très bon moment. 

‘Green Witch Village’, de Franck Biancarelli et Lewis Trondheim au Lombard

‘Saboteuses T4 Paradis’, de Jean-Claude van Rijckeghem et Thomas du Caju chez Paquet

Normandie, 1943… Mouche a disparu. Aiguille est maintenant devenue la responsable du réseau. Sa priorité est de reprendre les actions de sabotages, mais pour cela, elle a besoin de reconstituer un groupe.

Malgré l’aide de la jeune Julie, devenue ‘Schnaps’, les actions sont difficiles à mener pour une femme enceinte de six mois. Pour le S.O.E. et pour l’Angleterre, pour deux jeunes enfants, mais surtout pour elle-même, Aiguille va devoir quitter la Normandie afin de retrouver le dernier membre du réseau des Saboteuses !

Elle qui croyait ‘Mouche’ probablement décédée, voilà qu’elle apprend que cette dernière est maintenant en captivité. Pas question donc de tenter de s’envoler pour l’Angleterre pour y accoucher.

La suite… dans un cinquième opus qui est déjà bien avancé, nous dit-on. Pour le reste, on applaudira à un scénario qui maintient un suspense permanent, mais également aux dessins et aux coloris d’un Thomas du Caju qui non seulement excelle en la matière, mais qui, surtout, apporte une puissance visuelle et une incroyable efficacité à toute cette histoire dramatique rondement menée. 

‘Saboteuses T4 Paradis’, de Jean-Claude van Rijckeghem et Thomas du Caju chez Paquet

‘Rockabilly’, de Rodolphe et Christophe Dubois chez Daniel Maghen

Après s’être mariée avec Bram, Mary-Barbara, dite Barbie, arrive à Hazard, Kentucky, un coin complètement paumé des États-Unis, où il n’existe que deux façons de s’en sortir : la Winchester et le Rock’n’roll.

Dans cette nouvelle vie à laquelle elle doit s’adapter, perdue dans cette nouvelle famille un peu détraquée, il y a une lueur d’espoir : c’est le rock’n’roll, passion qu’elle partage avec Hank, son beau-frère.

Un plongeon dans le rock des années 1950 et dans une atmosphère qui rappelle Steinbeck, ‘La Fureur de vivre’, et les polars américains ! En fait, ce sont le contexte historique et la complexité des personnages qui offrent à ce récit tout son sens.

Vers 1955, le blues, la country et le rock’n’roll font leur apparition et viennent illuminer la vie d’une génération de jeunes gens qui souffrent au quotidien. Dans les Appalaches, sur la côte Est des États-Unis, les ‘rednecks’, c’est-à-dire les Blancs issus de la classe pauvre qui travaillent la terre sous le soleil, vivent dans la misère et ne jurent que par la Bible, la Winchester et le bourbon ! 

Dans une époque où l’adolescence n’existe pas, les jeunes trouvent alors leur épanouissement dans la musique… ‘Rockabilly’ illustre les déviances malsaines de cette famille prisonnière de sa condition.

Tout au long de cette histoire qui se déroule dans un bled de l’Amérique rurale des années 1950, une histoire superbement contée par Rodolphe et mise en accord parfait avec l’ambiance par le crayon d’un Christophe Dubois ‘cinématographique’, le lecteur va vivre intensément au rythme, du blues, de la country, du rock’n’roll, mais aussi de l’amour. Superbe tout simplement. 

‘Rockabilly’, de Rodolphe et Christophe Dubois chez Daniel Maghen

‘Civilisations Rome’, de France Richemond et Federico Ferniani chez Delcourt

An 281 de notre ère, l’Empire romain est à son apogée. L’empereur Probus vient de remporter sa campagne contre les Goths. Pourtant, les astrologues prédisent que dans très exactement 129 ans, l’Empire s’effondrera.

Après la mort soudaine de Probus et de ses successeurs, il ne reste qu’un espoir pour inverser le cours des étoiles, un soldat choisi par les dieux pour sauver Rome : Dioclès d’Illyrie. Encore faudrait-il qu’il accepte, car devenir maître de Rome n’est guère dans ses intentions.

Dès lors, en attendant sa décision ou la chute de l’Empire, le lecteur voyage dans une ville de Rome où sexe, sang et jeux sont de mise. Tout cela mis superbement en exergue par le crayon d’un Federico Ferniani en accord total avec le scénario. De plus, la palette de coloris utilisée par un Axel Gonzalbo sublime plus encore le dessin de Ferniani.

Les grandes civilisations antiques sont chargées de mythes, de légendes et d’évènements historiques marquants. Les BD ‘Civilisations’ nous offrent un voyage historique en Crète, en Égypte et en Rome antique, et nous immergent de manière historique dans d’anciennes cultures qui ont façonné le monde d’aujourd’hui.

‘Civilisations Rome’, de France Richemond et Federico Ferniani chez Delcourt

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