par Charles Demoulin
7 septembre 2025
On vous l’a dit, la rentrée littéraire est plus que féconde. Et dans les nouveautés venant de faire leur apparition dans les librairies, il y en a vraiment pour tous les goûts. Petite mise en bouche.
Le manoir des filles perdues’, de Grady Hendrix chez City
Enceinte à seulement quinze ans, Flore est envoyée à Wellwood House. Au cœur d’une sombre forêt, ce manoir est une institution où les familles placent des adolescentes pour qu’elles accouchent en secret et abandonnent leurs bébés.
Derrière les hauts murs de cet inquiétant établissement, ces filles perdues et rebelles mènent une vie où chacun de leurs gestes est contrôlé. Coupées du monde extérieur, elles doivent obéir au doigt et à l’œil à des adultes cruels et chaque journée est un calvaire.
Jusqu’au jour où Flore découvre un manuel de sorcellerie. Intriguées, les jeunes filles commencent à lancer des sorts. Elles découvrent alors un pouvoir incroyable… et la possibilité de se venger. Mais rien n’est jamais donné gratuitement. Il y a toujours un prix. Et à Wellwood House, ce prix sera payé par le sang…
Dans ce roman à l’atmosphère horrifique, vous allez réellement découvrir ce qu’est l’horreur. Mais une horreur que vous n’aviez certes pas pu imaginer de la sorte. Pour évoquer ce que fut le vécu de ces ‘gamines’, l’auteure a dû faire un travail de recherches particulièrement pointu. Non seulement sur des endroits de ce type qui ont forcément existé, mais également sur tout ce qui touche à la sorcellerie.
Le genre de récit dont on ne sort pas intact tant sa lecture non seulement bouleverse, mais révolte tout à la fois. Comme on pouvait le lire dans le New York Times : « C’est à la fois effrayant, angoissant, exaspérant, beau et triste. » C’est vrai aussi que les personnages sont d’un réalisme à vous donner la chair de poule.
‘Ton reflet dans l’obscurité’, de Florence Roche aux Presses de la Cité
Elle s’appelait Clémence. Passionnée d’animaux, elle tenait un haras à Hauterive, près de Vichy. Benjamin, le nouveau vétérinaire, est aussitôt tombé sous son charme.
Après six ans d’union heureuse dans le cadre enchanteur de la ferme équestre, Clémence meurt dans un accident de voiture, en 1975. Peu après, les parents de la jeune femme sont retrouvés morts empoisonnés. Inconsolables depuis la mort de leur fille unique.
Bouleversé, Benjamin part vivre à Paris avec leur petit garçon. Il y retrouve un jour un ami, qui lui montre une photo de son épouse. Elle ressemble étrangement à la défunte. Clémence aurait-elle mis en scène son accident pour refaire sa vie avec un autre ?
Benjamin décide alors de mener l’enquête. De retour à Hauterive, en fouillant dans les papiers de sa belle-famille, il exhume de sombres secrets datant de la Seconde Guerre mondiale…
Prenant place dans la série ‘Terres de France’, label des Presses de la Cité, ce roman, plus que passionnant, tissé d’Histoire, de trahison et de vengeance, est difficile à lâcher avant d’être arrivé au mot fin. Vous allez vibrer autant qu’adorer !
‘J’ai adoré mourir’, de Sophie Chauveau chez Télémaque
« Autant être honnête, j’ai adoré mourir. Ou plutôt, être en train de mourir. Et comme ça m’est arrivé deux fois, j’oserais presque dire que je sais vraiment de quoi je parle. »
Écrivaine, journaliste et metteuse en scène française, Sophie Chauveau a rencontré intimement la mort. À l’occasion de celle de la chienne adorée de sa fille, lui revient brutalement le cortège de celles et ceux qui l’ont quitté et qui s’en vont de plus en plus nombreux au fil des années.
Marceline Loridan, Maurice Clavel, Honoré le dessinateur de Charlie Hebdo, Philippe Solers… ont occupé une place essentielle ou fugitive dans sa vie, ont partagé ses combats, ses indignations et ses engagements notamment féministes et écologistes.
Paradoxalement, cette évocation fait naître en elle un sentiment grandissant de sérénité joyeuse, qu’elle communique avec son écriture directe, sans artifice ni concession, et qui va droit à l’émotion.
Un récit singulier et émouvant, apaisé et lumineux dans lequel l’auteure nous livre diverses épreuves douloureuses traversées, mais desquelles elle a su retirer nombre d’aspects positifs. Ce faisant, elle nous offre avec grande lucidité, une réflexion sur les difficultés de la vie. Mais pour ce faire, sa plume est empreinte de sagesse et d’un humour bienvenu.
‘Les fantômes de l’île de Peleliu’, de Bruno Cabanes chez Seuil
Peleliu, petite île de Micronésie, est aujourd’hui presque inconnue. Elle reste hantée par l’une des pires batailles qui opposa le Japon et les États-Unis durant la guerre du Pacifique, à l’automne 1944.
Dans les pas d’Eugene B. Sledge, jeune Marine déployé sur l’île à l’âge de vingt ans, Bruno Cabanes y fait plusieurs voyages. Parcourant Peleliu, ses paysages de jungle et ses réseaux de grottes, évoquant la faune comme les vestiges d’une bataille de dix semaines, l’auteur remonte le temps.
Les strates historiques forment une sorte de palimpseste : voyages de découvertes, enquêtes ethnologiques, colonisations successives… On y croise un prince palauan mort de la variole à Londres en 1784, des travailleurs de force chinois et coréens, des pilleurs d’art premier et des collectionneurs d’oiseaux.
Entremêlant impressions de voyage, témoignages, archives et découvertes de terrain, ce récit révèle l’étrange Peleliu dans tout son mystère, au fil d’un récit vibrant et poétique. Un ouvrage original et émouvant, le récit de ce qui est devenu un incroyable désastre écologique.
‘Delphine Jubillar, une disparition’, de Valentine Arama chez Litos
C’est incontestablement l’affaire criminelle qui, depuis 2020, intrigue et fascine tous les Français. Le 16 décembre 2020, Delphine Jubillar, une infirmière de 33 ans résidant à Cagnac-les-Mines dans le Tarn, se volatilise dans la nuit. Pendant plusieurs mois, l’enquête piétine.
Mais Cédric Jubillar, le mari de Delphine, est vite soupçonné. Il participe à plusieurs marches blanches, où son attitude désinvolte ne cesse de surprendre. Le 16 juin 2021, Cédric Jubillar est placé en garde à vue. Pour les enquêteurs et la justice, le coupable : c’est lui. Il est mis en examen pour meurtre sur conjoint et placé en détention provisoire. Quelques jours plus tôt, Valentine Arama, qui suit l’affaire pour ‘Le Point’, a pu converser avec Cédric Jubillar qui, rapidement, s’énerve et demande : « Ça me rapporte quoi si je vous parle de Delphine ? »
C’est ainsi que commence cette enquête, ce récit judiciaire en apnée qui nous amène à Cagnac-les-Mines, dans la maison de ce couple au bord de l’implosion. Une plongée dans un fait divers hors normes, sans corps ni aveux, dans l’intimité de couple qui explose et de leurs proches. Un fait divers où toutes les certitudes vacillent. Et cette question qui obsède : une femme peut-elle de nos jours, disparaître sans laisser de traces ?
Le procès de Cédric Jubillar, accusé du meurtre de son épouse Delphine disparue en décembre 2020, aura lieu à partir du 22 septembre devant la cour d’assises du Tarn. Quant à l’ouvrage que nous propose Valentine Arama, il se présente comme un remarquable travail d’enquête journalistique.
‘Apocalypse Amerika’, de Jean-Christophe Portes chez J’ai lu
Août 1944. Paris est libérée du régime de Vichy et de l’occupation allemande. Lizzie Beresford, aristocrate et espionne anglaise, est alors missionnée pour retrouver Joliot-Curie, le scientifique français à l’origine de la fission nucléaire, et dont les travaux font de lui la cible numéro un des Allemands.
Le destin de Lizzie est également mêlé à celui de Mo les Yeux-Bleus, qui s’est sacrifié pour la sauver de la Gestapo et croupit depuis un an dans un camp de transit à Compiègne.
Une mission insensée ! Mais c’est justement parce qu’elle est insensée qu’elle pourrait être menée à bien. Et puis, le petit commando avec lequel Lizzie débarque à Paris a bien belle allure.
Après ‘Oscar Wagner a disparu’, un second volet haletant autour de cette épopée que vivent Lizzie et Mo, rythmée par l’enjeu de la mission dirigée par l’espionne : si l’arme nucléaire venait à tomber entre les mains du IIIe Reich, les conséquences seraient irréversibles et changeraient le cours de la guerre.
Jean-Christophe Portes sait y faire pour plonger ses lecteurs dans des romans historiques ou d’espionnage à couper le souffle. Cette fois, ses recherches nous plongent à la fin de la Seconde Guerre mondiale où les vainqueurs tentaient de s’arracher ces savants dont les travaux portaient sur le lancement de fusées ou sur l’arme nucléaire. Au-delà, il y a également cette façon originale de raconter qui n’appartient qu’à lui.
‘Ce que je vole à la nuit’, de Rebecca Benhamou chez HarperCollins
Dans une maternité, entre nuits blanches et émerveillement, Rebecca se remémore un fragment de son passé : ses années d’étudiante à Londres, dans une classe singulière où seuls les textes et les voix des femmes trouvaient écho.
Gravitant autour de la figure de Virginia Woolf, qui a elle-même étudié au King’s College, les jeunes femmes apprenaient à lever les silences sur leur propre vie.
Pourquoi ces visages et ces moments refont-ils surface avec tant d’insistance ? Bientôt, c’est l’écrivaine britannique qui s’invite dans la danse, accompagnant ce voyage littéraire et existentiel. Avec une écriture délicate et lumineuse, Rebecca Benhamou brosse un magnifique portrait de Virginia Woolf et de ses années d’études méconnues, tout en mettant en lumière le pouvoir salutaire de l’écriture comme voie d’introspection.
Dans cet ouvrage, où le mot émotion devient le fil rouge, elle s’attache, par le truchement d’une plume qui se veut très engagée, à explorer les conditions de vie de ces femmes qui, au-delà des aléas de leur quotidien éprouvent cette soif inextinguible d’écrire. Une jolie réussite que ce roman où l’on découvre aussi un hommage vibrant à Virginia Woolf.
‘Le chat noir de Napoléon’, d’Alexandra W. Albertini et Marie-Paule Raffaelli au Cerf
L’Empereur touchait-il du bois ? Était-il le héraut du rationalisme que l’on croit connaître ? Ou nourrissait-il en vérité les superstitions de son temps ?
Voici un portrait inédit de l’Empereur. Un Napoléon nouveau, singulier, éclairé par les lumières de la raison et illuminé par celles de ses croyances surnaturelles. Entre légende dorée et légende noire, voici l’envers du mythe.
Quand on analyse en profondeur les écrits et les paroles de Napoléon : ses œuvres de jeunesse, ses propos rapportés par Las Cases dans ‘Le Mémorial de Sainte-Hélène’ et son immense correspondance, les questions s’enchaînent : Napoléon était-il vraiment superstitieux ? Qui le dit ? À quelle époque ? Pourquoi ? Et qu’entend-on vraiment par superstition dans ce cas ? Ne s’agit-il que de croyances liées à la tradition corse ? Qu’écrit lui-même l’Empereur à ce sujet ?
Incarnation de la raison triomphante, ambassadeur des Lumières, de la science, du progrès, Napoléon n’en a pas moins toujours cru à sa bonne étoile, s’interrogeant toujours depuis le soleil d’Austerlitz jusqu’aux brumes de l’exil, sur les mystères de la destinée.
Voilà sans nul doute une enquête à tout le moins inhabituelle, mais que l’on qualifiera de magistrale, menée sur une facette méconnue du ‘Petit caporal’. Un Napoléon sans nul doute jamais attaqué sous cet angle. Vous allez largement apprécier. Surtout si vous êtes assidus à tous ces ouvrages qui retracent la vie de ce conquérant hors normes.
‘Un monde nouveau’, de Jess Row chez Albin Michel
Issue de la bourgeoisie juive new-yorkaise, la famille Wilcox n’a plus guère en partage que son nom. Membre d’un cabinet d’avocats huppé, Sandy, qui ne s’est jamais remis de son divorce, est la proie de pensées suicidaires. Son ex-femme, Naomi, géophysicienne de renom, vit recluse dans un laboratoire avec sa compagne. Patrick, le fils aîné, s’est installé au Népal où il est devenu moine bouddhiste. Sa sœur, Winter, avocate qui défend les sans-papiers, en veut à leur mère de leur avoir longtemps caché l’identité de son père biologique.
Tous sont hantés par la disparition tragique de Bering, la cadette, militante pacifiste morte à vingt et un ans en Cisjordanie sous les balles d’un soldat israélien. Comment les Wilcox ont-ils bien pu en arriver là ? Cette fracture entre eux tous est-elle irrémédiable ?
À travers ces personnages, Jess Row dresse la cartographie d’un monde éclaté et d’une Amérique en crise. De New York à la Cisjordanie en passant par l’Himalaya et Berlin, il déploie des sujets d’une actualité brûlante : l’identité raciale et religieuse, le conflit israélo-palestinien, la crise climatique, l’immigration… cela au moment même où les repères du passé cèdent à la violence d’un présent sans lendemain.
Un roman ambitieux, riche, parfois difficile, qui, à notre époque fracturée, aborde des sujets tels que la religion, la famille, la politique. Un ouvrage à travers lequel vous pourrez parfois vous perdre, tant les thèmes abordés fourmillent.
‘Nerona’, d’Hélène Frappat chez Actes Sud
Certains voient en Donald Trump l’héritier d’un tyran romain. Quelle blague ! Soyons sérieux : le mal est déjà parmi nous et le grand incendie couve au cœur même de l’Europe. Son nom : Nerona.
Paranoïaque, autoritaire, climatosceptique, égérie de l’efficacité gouvernementale et pourfendeuse de toutes les déviances, la fondatrice et Prince du FEU – Force, Énergie, Union – a tout pour plaire. La preuve : les citoyens l’ont portée au pouvoir. Viva Nerona !
Après s’être illustrée avec brio dans la tragédie moderne avec ‘Trois femmes disparaissent’, Hélène Frappat invente la sitcom fasciste, nous dévoilant les coulisses d’une dictature féminine en marche. Au programme : trahison, romance souverainiste, astrologie, matricide, combats de migrants télévisés et bien d’autres réjouissances.
Une satire hilarante, une fable satirique sur la manipulation des foules et la démence des dictateurs. Un roman jubilatoire où l’on se dit : « Rions ensemble pendant qu’il est trop… tard. »
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