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L’argent n’est plus une affaire d’homme : déconstruire les clichés

par Dr Sophie Jablonski

2 février 2026

« Les femmes riches ne courent pas les rues ». Ce titre percutant du documentaire de Véronique Préault diffusé sur Arte en mars dernier a marqué les esprits. Et pour cause : il pointe une réalité encore trop peu discutée.

Malgré des décennies de progrès en matière de droits, d’éducation et d’autonomie, la sphère financière reste profondément marquée par les inégalités de genre. Comme si l’argent – sa gestion, sa création, sa transmission – relevait encore, dans l’imaginaire collectif, du domaine masculin.
Pourtant, les enjeux sont majeurs.
Et la question n’est pas symbolique : elle est concrète, systémique, et a des conséquences directes sur la sécurité, la liberté et le pouvoir d’agir des femmes.

Le constat : des écarts persistants et trop peu interrogés

Il ne s’agit pas seulement du “gender pay gap”. C’est un écart de patrimoine, de prise de risque, d’accès à l’investissement, de représentation dans les sphères économiques et de capacité à se projeter comme actrice de sa propre richesse. Les chiffres sont éloquents : les femmes détiennent moins de capital, investissent moins, et restent plus exposées à la précarité financière, surtout à la retraite.
Au Luxembourg, elles perçoivent en moyenne 38 % de pension en moins que les hommes – l’un des écarts les plus élevés en Europe. En France, 76 % des retraités vivant sous le seuil de pauvreté sont des femmes. À l’échelle mondiale, les femmes gagnent en moyenne près de 16 % de moins que les hommes au cours de leur vie.

Et certaines femmes – mères célibataires, femmes racisées, ou celles ayant interrompu leur carrière pour raisons familiales – sont encore davantage exposées à cette insécurité financière structurelle.

Ces chiffres ne sont pas des anecdotes : ils illustrent une réalité systémique, nourrie par des décennies de socialisation différenciée, de normes culturelles limitantes et d’accès inégal aux opportunités économiques. À cela s’ajoute un manque de modèles féminins visibles incarnant une réussite économique assumée, sans honte ni justification.
La réussite financière au féminin reste, dans beaucoup de récits, soit invisible, soit soupçonnée d’être due à “la chance”, à un héritage, ou à un homme.

Une révolution silencieuse est en cours

Mais une bascule est en marche.
Portée par une nouvelle génération plus consciente, plus éduquée, plus audacieuse, et par le contexte du Great Wealth Transfer – cette importante transmission intergénérationnelle de patrimoine dans laquelle les femmes hériteront d’une part significative des actifs mondiaux – les lignes bougent. Ce changement n’est pas qu’économique : il est aussi culturel. On ose davantage parler d’argent entre femmes. On crée des communautés, des formations, des clubs d’investissement, des coachings financiers dédiés. On réalise que l’indépendance financière n’est pas un luxe, mais une nécessité. Et qu’il ne s’agit pas seulement de “gérer son budget”, mais de se réapproprier un pouvoir.

Ce que nous avons intériorisé (et pourquoi ce n’est pas notre faute)

Il est normal de se sentir parfois peu légitime à prendre la parole sur ces sujets. “Je n’y connais rien”, “Ce n’est pas mon domaine”, “Je n’ai jamais été bonne avec les chiffres”… Ces pensées, nombreuses parmi les femmes, sont les fruits d’un long conditionnement culturel. Elles ne sont pas le reflet de nos capacités, mais celui de nos récits appris.

La coach féministe américaine Kara Loewentheil identifie trois « mythes » très répandus qui freinent un certain nombre de femmes dans leur relation à l’argent :

  • Le mythe de la compétence innée : croire qu’on doit “naturellement” savoir gérer l’argent, sinon cela prouve qu’on n’est “pas faite pour ça”.
  • Le mythe de la moralité : penser qu’aimer l’argent est “égoïste” ou “superficiel”, surtout quand on est une femme.
  • Le mythe du sacrifice : associer sa valeur à la capacité de se sacrifier, de faire passer les autres avant soi, y compris financièrement.

Ces mythes ne sont pas nécessairement « personnels ». Ils sont collectifs, historiques, et ils sont profondément genrés. Les déconstruire demande du courage, de la clarté… et de nouvelles pensées.

Et si on osait penser autrement ?

Pour se réconcilier avec l’argent, il faut parfois commencer par apprivoiser ses pensées. En voici trois, peut-être nouvelles, peut-être libératrices, à essayer dès à présent:

  • « Je mérite d’avoir une relation sereine et confiante à l’argent, quelles que soient mes connaissances actuelles.»
  • « L’argent est un outil neutre : ce que j’en fais dépend de mes valeurs.»
  • « Plus je me forme, plus je me renforce. Mon intelligence financière est une compétence que je peux développer à tout âge.»

Ce travail n’est pas uniquement individuel. Il est aussi collectif et systémique. Nous avons besoin de représentations diverses, de plateformes éducatives inclusives, et de discours médiatiques qui valorisent un leadership économique féminin assumé, lucide et éthique.

L’argent ne devrait peut-être jamais avoir été « seulement une affaire d’hommes ». Il est temps que les femmes s’autorisent à le revendiquer, à l’aimer (!), à le créer, à le gérer, à le transmettre – sans culpabilité, sans complexes, et surtout, sans demander la permission.

Changer notre relation à l’argent, c’est aussi changer notre relation au monde. C’est reconnaître que l’argent n’est pas le problème : c’est l’inégalité dans l’accès, l’éducation et la représentation qui l’est. Alors chère Janette, en 2026, si on prenait (aussi) notre place sur la place financière ?

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