par Charles Demoulin
17 mars 2026
Beaucoup d’univers différents et même souvent totalement opposés dans notre voyage bédéistique de cette semaine. De quoi parfois en apprendre un peu plus sur le passé et même le présent.
‘Sœurs des vagues’, de Mikaël et Tristan Roulot au Lombard
Nouvelle-Écosse, 1914. Alors que l’Europe s’enfonce dans la guerre des tranchées, le petit port côtier de Peggy’s Cove attend impatiemment le retour de la dernière campagne de pêche à la morue.
Les temps sont durs, car les poissons se font rares. Il ne reste au village que les femmes, les enfants, et les vieillards. Une nuit, un mystérieux naufragé s’échoue sur le rivage. Couvert de tatouages de marin, il semble avoir perdu la mémoire.
Dans la foulée, deux membres de la pègre de Halifax arrivent à leur tour dans la bourgade. Ils sont à la recherche d’un bateau qui a mystérieusement disparu. Débute alors un jeu de dupes, au cours duquel cinq femmes tenues par le secret vont tout tenter pour sauver leur communauté.
Prenant place dans la collection ‘Signé’ que propose Le Lombard, voilà, sous forme de thriller habilement mené, un huis clos qui se déroule au bout du monde, avec, comme personnages principaux, des improbables héroïnes, des mafieux aux grands airs, et, en toile de fond, les conséquences de la surpêche. Un one-shot à la densité exceptionnelle, qui ouvre sans cesse de nouvelles portes, pour le plus grand bonheur des lecteurs.
À mettre en exergue la façon remarquable avec laquelle Mikaël a su traduire, grâce à sa palette de coloris, les ambiances lugubres et angoissantes qui règnent tout le long de ce thriller teinté de mysticisme.
‘Le syndrome de l’imposteur’, d’Eric Giacometti, Céline Bracq et Fanny Briant chez Marabulles
Bien plus répandues qu’on ne l’imagine, les manifestations du syndrome de l’imposteur traversent toutes les sphères de notre société.
Céline, dirigeante d’un institut de sondage, et Éric, scénariste, mènent l’enquête sur ce phénomène qui touche tout le monde dès l’adolescence, mais frappe plus durement les femmes très impactées dans leur vie professionnelle et personnelle.
Cet album propose une plongée passionnante au cœur du concept : ressorts psychologiques, témoignages, expériences de figures publiques ou anonymes. Enrichi d’un test d’auto-évaluation et de conseils concrets pour dépasser ses blocages, il offre des clés précieuses pour mieux comprendre et apprivoiser le syndrome de l’imposteur.
Le 4 mars 2026, une étude Odoxa menée avec le concours scientifique du psychologue Kevin Chassangre révélera, pour la première fois, combien de Français sont touchés par le syndrome de l’imposteur en quels profils sont les plus concernés.
Bande dessinée documentaire alliant témoignages et humour, cet ouvrage aide à comprendre ce phénomène, souvent vécu comme la peur d’être démasqué, afin de mieux le surmonter. On signalera que la fin du livre dispose d’un petit quiz afin de savoir si oui ou non vous présentez des signes du syndrome de l’imposteur. Quant au graphisme de Fanny Briant, il rend totalement accessible le texte qu’il entend mettre en exergue.
‘Mort de l’utopie’, de J-D Morvan et R Rousseaux Perin chez Grand Angle
Il voulait fournir l’équivalent de la richesse à la classe ouvrière. Elle voulait une utopie durable. Voici le second volet du diptyque dédié à ‘La rue de la Grande Truanderie’, un thriller historique.Jeune indigente parisienne, Glannes a été adoptée par Jean-Baptiste Godin à Guise, dans son ‘Familistère’, un établissement dans lequel les ouvriers de son usine et leurs familles vivent en communauté dans un confort qui leur était jusqu’alors inaccessible.
Mais en grandissant, la jeune femme pressent que la fin de cette utopie réalisée est inévitable, car le progrès technique finira par rendre les poêles obsolètes, et les profits en baisse marqueront la fin de ce formidable modèle de société. En butte avec les intégristes du lieu, elle est renvoyée à Paris, où elle retrouve ses compagnons d’infortune : prostituées, mendiants, voleurs, travailleurs journaliers…
Pour aider les habitants de l’ancienne Cour des Miracles, Glannes décide de mettre en pratique les idées que son mentor, Godin, lui a inculquées, en utilisant les ‘métiers’ de ces rebuts de la bonne société. Car leurs activités à eux sont éternelles.
Savamment construite, cette intrigue bénéficie de la patte de Romain Rousseaux Perin qui, comme ancien architecte, n’a pas son pareil pour nous restituer décors et vêtements de l’époque. Sans parler des personnages qui sont campés de bien belle manière.
‘L’amour c’est nul’, d’Alicia Jacte chez Une case en moins/Delcourt
À travers le parcours d’une jeune femme confrontée aux injonctions de l’amour hétéronormé, Alicia Jacte signe une exploration sociologique brillante d’une société où patriarcat, individualisme et capitalisme pèsent lourd sur les rapports humains.
Comment Molly, moineau insipide, s’est-elle métamorphosée en rockstar après sa rupture avec Gustave ? Et pourquoi c’est dans les contre-soirées de salle de bains qu’on fait les meilleures révolutions ?
Sous la forme d’une fable tragi-comique et sociologique soigneusement documentée, Alicia Jacte questionne l’ amour hétéronormé. Elle dénonce bien évidemment, mais de manière assez originale, le patriarcat ainsi que la domination de l’homme sur la femme. Cela sans oublier les féminicides.
Ajoutons que le dessin très stylisé des personnages et le peu de décors qu’utilise Alicia Jacte dans sa BD font quelque part penser à certaines séries de productions de dessins animés. Reste que c’est extrêmement rafraîchissant, alors que les sujets abordés le sont nettement moins.
‘Cécile, la Shérif’, de Walter Guissard et Victor Coutard chez Casterman
Jeune fille farouche et déterminée, Cécile a un rêve, et pas des moindres : devenir la première femme magistrate de France ! Mais, en 1848, cette fonction est uniquement réservée aux hommes. Et cela même lorsqu’on est fille de procureur.
Par excès de confiance, suite à la rencontre de Louis-Moreau Gottschalk, un musicien-poète aventurier, Cécile se retrouve en route pour une Amérique en pleine ruée vers or, plus précisément vers La Nouvelle-Orléans, avec l’espoir d’y trouver la modernité que l’Europe lui refuse.
Son chemin semé d’embûches aux côtés de Louis-Moreau la conduira à démontrer ses talents de juriste, d’oratrice et de fine gâchette avant d’arriver à Mobile où le destin finira par lui agrafer une étoile de shérif au revers de sa veste.
Cette reconnaissance lui octroiera-t-elle pour autant la place et l’indépendance qu’elle revendique ? Cette ville, si jeune soit-elle, semble pourtant bien appartenir au passé.
Avec ce récit d’aventures enlevé et plein d’humour, situé à mi-chemin entre les films de Terrence Hill et ceux de Jane Campion, les auteurs nous proposent un western burlesque qui se veut toutefois au service de la justice.
Un western qui n’est guère du style sans foi ni loi, mais bien celui d’un monde en transformation, façonné par les actions de ceux et celles qui osent le défier. Quant au graphisme dynamique de Walter Guissard, il donne à cet album énormément de rythme, aidé qui plus est en cela par une palette ne possédant que des coloris vifs.
‘On était des anges ½’, de Pandolfo et Riisbjerg chez Dargaud
Années 90. Un groupe de jeunes désœuvrés traîne son ennui dans une petite ville pavillonnaire du Grand Est. Isheim est peut-être un endroit où les parents trouvent leur compte de tranquillité après le travail, mais, à 16 ans, la tranquillité ne fait pas partie des rêves.
Certains comme Chris, Magou ou Tralala font avec. Aussi parce qu’il faut bien quelqu’un pour s’occuper des petits frères et sœurs. Mais Hervé et Vivi, eux, ne pensent qu’à partir. Où ? N’importe où !
En tout cas, loin de ce trou. En attendant, ça débat sur la bonne prononciation de ‘fuck’, ça organise des boums à coup de Goldman et Jeanne Mas. Une vraie fanfare de ‘punk’ pour les voisins.
Ça se retrouve la nuit en cachette… Il faut parfois une étincelle. Ce sera Persille, celle qui danse toute seule dans les champs, qui fait du patin à roulettes sous les lampadaires, la ‘folle’ qui a encore moins de raisons que les autres de rester à Isheim. Et les yeux noirs de Vivi sont fascinés par la blondeur de Persille…
Une BD qui s’appuie incontestablement sur ces musiques qu’avalaient à longueur de journée et de nuit de jeunes ados désœuvrés en situation de ‘mal-être’. Une situation remarquablement traduite par le graphisme de Terkel Risbjerg. On signalera encore que la playlist des titres musicaux qui ont inspiré les auteurs de cette BD qui fait parfois penser à James Dean et sa fureur de vivre se trouve en fin de cet album dont le déroulement de sa deuxième partie se situera… 30 ans après.
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