par Charles Demoulin
6 octobre 2026
Pratiquement au même moment, Dargaud, Le Lombard et Grand Angle viennent de lancer des nouvelles collections ou de nouvelles séries qui vont incontestablement créer l’événement. Quant à Dupuis, avec ‘Nanbanjin’, la maison belge de Marcinelle nous propose un album dont le thème, plein d’humanité, est développé à la fois Cyril Pedrosa et Taiyō Matsumoto… un pur bijou.
DUPUIS
‘Nanbanjan’, de Cyril Pedrosa et Taiyō Matsumoto collection Air Libre
Deux couvertures, l’une au recto, l’autre au verso, puis quelque 480 pages à l’esthétique envoûtante, faites pour nous conter, par le biais d’un dessinateur français et d’un mangaka japonais, deux récits qui convergent l’un vers l’autre et se rejoignent au centre de l’album, au moment même où les deux cultures, bien distinctes, s’entrechoquent.
L’histoire que nous racontent Pedrosa et Matsumoto est donc la même, seul le point de vue diffère. Celui d’un Occidental, face à un Oriental.
Quant à l’histoire qui se situe au tout début des années 1500, elle est celle de Fernando, un jeune marin portugais aux cheveux roux, qui, blessé lors de l’attaque de son bateau par des pirates, va tomber à l’eau et s’échouer sur une plage du Japon où il sera recueilli par Shobei, un vieux pêcheur qui vit à l’écart de son village.
La suite : deux hommes qui ne parlent pas la même langue. Qui n’ont guère la même culture. La même manière d’agir… Au-delà, la chevelure rousse de Fernando intrigue. Et pourtant les deux hommes vont devoir apprendre à se comprendre, à se connaître.
Le récit proposé par Cyril Pedrosa, dont les origines sont portugaises, suit l’histoire de Fernando depuis son enfance au Portugal jusqu’à son départ final, toujours plus ‘vers l’Orient’. Écoutons-le !
« Sans mon lien personnel avec le Portugal, cette rencontre entre le Japon et l’Occident n’aurait sans doute pas autant attiré mon attention. Mais je suis également fasciné par la sophistication de ce monde tout autre que le nôtre, même si j’en ai encore aujourd’hui une connaissance assez superficielle. Ma relation avec le Japon est surtout liée à l’expérience
artistique de la collaboration avec le couple d’auteurs que forment Saho et Taiyō Matsumoto. Nos nombreux
échanges ont été riches et pleins d’enthousiasme, mais aussi parfois sources de malentendus culturels assez amusants, qui résonnaient en tous points avec le projet que nous étions en train de créer. »
Côté jardin, Matsumoto fait le choix d’un récit choral qui multiplie les regards portés sur cet étranger qui apparaît d’abord comme un géant aux proportions démesurées, une géniale idée du mangaka pour retranscrire l’impression produite par Fernando sur les autochtones.
Mais s’il bouleverse d’abord l’écosystème du village, ce dernier fait rapidement la conquête des âmes et des cœurs, en renonçant notamment à la violence qui
s’attachait à ses semelles de vent et de colonisateur. Le jeu sur les langues et l’incompréhension mutuelle en particulier, obstacles qui s’opposent d’abord à l’intégration de Fernando, sont l’objet d’une finesse de traitement rarement observée en bande dessinée, symbole d’une démarche anthropologique subtile sans être jamais démonstrative.
Quant au style graphique des deux dessinateurs, il vous suffit d’ouvrir l’album chez votre libraire préféré et d’apprécier. Une pépite. Un chef-d’œuvre.
LOMBARD – GALLMEISTER
Animées par une même passion pour les histoires et le désir de les partager avec le plus grand nombre, les éditions du Lombard et les éditions Gallmeister unissent aujourd’hui leurs forces. De cette rencontre naît une aventure éditoriale inédite : la Collection Gallmeister, portée par Le Lombard et arborant fièrement les couleurs des deux maisons. Cette collection sera entièrement consacrée à l’adaptation en bande dessinée des romans publiés chez Gallmeister, offrant ainsi une nouvelle vie à ces œuvres et les ouvrant à de nouveaux horizons de lecture.
Pour vous présenter les ouvrages de ce partenariat de deux maisons réunies par le seul amour des livres et une vision de leur rôle dans le paysage culturel, nous avons décidé, qu’au-delà d’une présentation de l’ouvrage, nous donnerons également la parole au dessinateur ou à la personne auteur de l’adaptation de scénario.
‘Betty’, de Tiffany McDaniel adapté par Amélie Causse et Jean-Luc Cornette
Sixième enfant d’une fratrie de huit métis autochtones, Betty a grandi bercée par les récits d’un père soucieux de transmettre les préceptes cherokees à tous ses enfants : conscience écologique, spirituelle et féministe.
Autant d’armes dont aura bien besoin la jeune femme pour survivre à la noirceur d’un monde qui l’a condamnée d’avance en raison de son sexe et de son sang…
Quel est l’avis d’Amélie Causse, dessinatrice de ce qui s’impose comme le grand roman américain de l’année ? « Quand j’ai lu Betty, la première chose qui m’a attirée c’est la relation qu’elle entretient avec son père… J’ai beaucoup vu mon propre père dans le sien, et il y a donc une dimension très intime dans mon envie de travailler sur le projet. Ensuite vient le défi. Le défi d’adapter avec respect et fidélité un récit de vie aussi dur et personnel pour son auteure (et la vraie Betty
elle-même). Réussir à mettre en image les mots crus du roman, avec la contrainte de passer d’un livre de 700 pages à une BD de moins de 200, s’annonçait comme un vrai challenge. Il s’agit de faire vivre les personnages et l’environnement avec efficacité, mais sans sacrifier l’impact et l’émotion. Enfin, les thèmes de cette histoire, le racisme, la condition des femmes aux États-Unis à l’époque ont malheureusement beaucoup d’écho de nos jours… Betty est un récit profondément humain, dont les messages sont, je crois, essentiels aujourd’hui. J’espère que la BD arrivera à transmettre tout ça également. »
« Betty » est un roman touchant et d’une profonde humanité. Un roman à ne pas manquer, et qui aborde des thèmes aussi difficiles que : traumatismes intergénérationnels, violences et abus sexuels, racisme, sexisme. Des thèmes que l’on retrouve dans notre quotidien.
Quant au graphisme distillé par Amélie Causse dans cet ouvrage, il est à la fois élégant et délicat, jetant de la sorte un voile de douceur sur la laideur et la férocité des thèmes abordés.
‘Le gang de la clé à molette’, d’Edward Abbey adapté par Jean-Baptiste Hostache
Voici tout d’abord, et ce en quelque 308 pages, l’histoire que développe ce roman culte de l’écologie qui a inspiré plusieurs générations de rebelles.
Qu’ont en commun un richissime chirurgien poète à ses heures, sa hippie de compagne, un mormon polygame et un vétéran du Vietnam porté sur l’alcool et quelques jolis jurons ? Leur amour du désert américain et leur haine des industriels venus le défigurer au nom du profit. Armés de simples clefs à molette et de quelques bâtons de dynamite, ils décident de faire entendre leur voix, quitte à devenir des fugitifs recherchés !
Pourquoi Jean-Baptiste Hostache a pris en charge l’adaptation et le dessin de cette œuvre culte ? « J’ai de la sympathie pour le personnage du pirate et son refus de se soumettre au cynisme du monde des honnêtes gens. Le regard tendre que pose Edward Abbey sur des outsiders, purs produits ‘’made in USA’, profondément inadaptés à leur propre société, m’a immédiatement convaincu de partir à l’aventure à bord d’un pick-up rouillé avec les membres improbables de ce fameux ‘gang’. Des pieds nickelés guidés par le ‘capitaine’ Smith Aka Seldom Seen, voguant à travers un océan minéral, dernier espace de liberté dans une Amérique dévorée par la folie productiviste et
mercantile. Tant de fantasmes en un seul texte… Chacun à leur manière, ils représentent l’affranchissement, la liberté et l’aventure. Leur résistance, parfaitement dérisoire, porte en elle quelque chose de magnifique et esquisse un énorme bras d’honneur à tous ceux qui avec Dieu à leur côté, agissent pour le camp du ‘bien’. Dès les premières pages du ‘Gang de la clef à molette’, j’ai eu le coup de foudre pour Doc, Bonnie, George et Seldom, et avec lui l’évidence de leur incarnation à portée de crayon. Je n’ai eu qu’à les suivre. Deux ans dans le pays des canyons. »
Qu’ajouter à tout cela ? Si ce n’est que dessin vif, musclé, taillé au couteau et si caractéristique de Hostache, dynamise plus encore ce récit rocambolesque animé par des ‘saboteurs’ vachement sympas.
DARGAUD
‘Intermezzo’ est le nom d’une nouvelle collection qui nous arrive tout droit de chez Dargaud. Elle est née de plusieurs envies. L’envie d’une respiration, pour les auteures et auteurs comme pour les lectrices et lecteurs. Dans un monde où la pagination des livres est toujours plus conséquente, propose de revenir à des récits courts, à la fois condensés et légers. L’envie de fiction pure, d’un espace dédié à la création originale de qualité, à une écriture sans filet. L’envie d’une bande dessinée à un prix accessible, pour que s’offrir un livre reste un plaisir simple. ‘Intermezzo’ est une parenthèse de création… en 32 pages ! Avec ces quatre premières parutions, découvrez une toute nouvelle collection, en petit format et au prix doux de 10€.
‘Figures imposées’, de Marzena Sowa et Cristina Bueno
Lassée de son job de baby-sitter, Marilou tente une nouvelle expérience professionnelle : hôtesse d’accueil. Dans sa jupe serrée et ses escarpins qui lui font mal aux pieds, la voilà chargée d’accueillir les invités à une soirée en l’honneur d’une marque de champagne, fondée 250 ans plus tôt par une femme en avance sur son temps.
Mais force est de reconnaître que les idées féministes de celle-ci sont encore loin de s’imposer au 21e siècle… Lectrice de Simone de Beauvoir et de Virginie Despentes, Marilou constate qu’elle est la seule, parmi
les hôtesses, à s’indigner de certains relents de machisme. Jusqu’au drame final dont l’une d’elles est victime, et qui provoquera chez ces jeunes femmes une prise de conscience salutaire.
Une BD d’une belle efficacité servie par un graphique et des coloris d’une élégance certaine.
‘Les oranges amères’, de Javi Rey
Côté pile, Elena, étudiante en fac de lettres, a une existence rêvée. La jeune femme vit chez ses parents, couple idéal débordant de tendresse, et est fiancée
de longue date avec l’attentionné Mario, qui n’attend qu’une chose chaque jour, l’appeler après les cours.
Côté face, Elena étouffe, engluée dans la routine. Le cocon familial est douillet, mais prend au fil du temps l’apparence d’une prison. Elena voudrait bien s’échapper de ce carcan moelleux qui l’oppresse, mais elle n’ose pas, paralysée par la peur de décevoir ses proches.
Et si un cours de philo sur l’origine de l’amour d’après ‘Le Banquet’ de Platon était pour elle le déclencheur d’une radicale remise en question ?
Un album tout en douceur, où le trait rond, mais hyper expressif d’un Javi Rey utilisant une palette de coloris pastel, magnifie plus encore cette histoire.
‘Pensionnaires’, de Pierre-Henry Gomont
Quoi de plus naturel, pour des garçons enfermés dans un internat, que de faire le mur afin d’aller retrouver des filles ? Quoi de plus excitant que de transgresser la règle pour s’affirmer et s’offrir un bon moment de liberté ?
Cette nuit-là, Da Costa et ses copains n’avaient pas prévu que Gaillard, le pion qui leur pourrit la vie, se réveillerait soudain malgré les quantités d’alcool ingurgitées la veille.
Un ancien CRS, ce ‘Gaillard’, reconverti dans le dressage des jeunes générations, aussi stupide que brutal et dont le cerveau reptilien est de surcroît embrumé par la boisson.
Ils ne s’attendaient pas non plus à ce qu’il se munisse d’une arme à feu et leur tire dessus comme à la fête foraine. Mais avec des balles réelles…
J’ai beaucoup aimé le graphisme à la fois vif et nerveux de Pierre-Henry Gomont qui donne encore plus d’efficacité et de vie à ce récit qui nous parle de notre époque de ’students’.
‘Jane dans les nuages’, de Jordi Lafebre
Jane est une jeune fille pleine d’enthousiasme, toujours prête à croquer la vie et à tenter de nouvelles expériences. Rien d’étonnant donc, si elle décide un jour de rallier Londres en montgolfière depuis sa campagne anglaise. Au grand désespoir de ses parents, car Jane est narcoleptique. Autrement dit, elle risque de s’endormir à tout moment et n’importe où, ce qui peut être fâcheux, voire dangereux dans certaines circonstances.
Par chance, son ami d’enfance, Timothy, l’accompagne dans cette aventure. Pourtant, incapable de prendre une décision et du genre à s’inquiéter pour tout, Timothy n’a rien de rassurant. Mais qui sait si les deux jeunes gens, par la grâce de ce périple aérien, ne vont pas finir par surmonter leurs handicaps respectifs ?
L’élégance d’un graphisme d’une incroyable fraîcheur et le choix de coloris d’une luminosité intense offrent à cet album une poésie infinie. La gent féminine va adorer.
GRAND ANGLE
Avec ‘Les Dates chocs de l’Histoire’, le label ‘Grand Angle’ ouvre une collection consacrée à ces journées où tout a vacillé. Des moments charnières où le cours du monde s’est décidé en quelques heures : un huis clos du pouvoir, une tension extrême, une décision irréversible…
‘11 novembre 1918 – Au cœur de l’Armistice’, de Jean-Yves Le Naour et Cédrick Le Bihan
À la tête de l’armée allemande, le général Ludendorff sait que la guerre est perdue depuis août 1918. Il harcèle alors son gouvernement pour que celui-ci négocie un armistice avant un humiliant effondrement du front.
Mais quand les discussions s’engagent, le fourbe Ludendorff dénonce une trahison pour reporter tout le poids de la responsabilité de la défaite sur les politiques.
Tandis que la France retient son souffle que l’Allemagne glisse dans la révolution, le destin de l’Europe se joue dans un wagon au milieu de la forêt de Compiègne.
Avec au scénario Jean-Yves Le Naour, historien spécialiste de la Première Guerre mondiale et du XXe siècle, il était facile d’imaginer que le scénario était d’une précision historique chirurgicale. Quant au dessin de Cédrick Le Bihan, il s’est mis dans la rigueur du trait, afin de demeurer à la hauteur de son ami scénariste. D’où, cet album ‘réalité’ fait pour séduire tous les amoureux d’Histoire.
’28 octobre 1962 – Au cœur de la crise de Cuba’, de Jean-Yves Le Naour et Brice Goepfert
Le 14 octobre 1962, un avion-espion américain photographie des sites de lancement de missiles soviétiques au-dessus de Cuba.
Les militaires américains veulent frapper préventivement avant que les installations ennemies ne soient achevées, mais Kennedy hésite. Le 22 octobre, dans une allocution télévisée, il choisit de révéler la crise et de placer l’URSS devant ses responsabilités.
Le bras de fer commence. Le monde est au bord de la guerre nucléaire. Mais à quoi bon une guerre sans vainqueurs qui détruirait la planète ?
Ici aussi, on retrouve Jean-Yves Le Naour au scénario, signe d’un récit superbement documenté et d’une infinie justesse. Par contre, c’est à Brice Goepfert qu’a été confié le crayon. Un Brice Goepfert dont le trait épuré et réaliste se montre particulièrement adroit dans les découpages de ce récit qui fait froid dans le dos quand on pense à ce que notre monde a évité.
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