#Psycho

La finance holistique : et si bien être et finances allaient ensemble ?

par Dr Sophie Jablonski

8 octobre 2026

On a passé des décennies à dire aux femmes de se faire petites, discrètes et décoratives. Mangez moins, prenez moins de place, surveillez-vous. Regardez maintenant la façon dont on leur parle d’argent : faites attention, réduisez, méfiez-vous de vous-même. Le vocabulaire du régime a traversé la frontière et s’est installé dans nos finances. Il existe pourtant une autre façon de poser la question. Non pas « comment me restreindre ? », mais «à quoi ressemble une vie financière en bonne santé ? »

La culture du régime financier

En 2018, la banque britannique Starling a fait analyser trois cents articles financiers. Dans ceux adressés aux femmes, 65 % les décrivent comme des dépensières excessives, 90 % parlent de petites économies et de bons de réduction. Dans ceux adressés aux hommes, 70 % en font un attribut de réussite, l’investissement en ligne de mire.

«Le langage nous sépare en dépensières et en gagnants, en frivoles et en puissants », résumait sa fondatrice, Anne Boden. S’y ajoutent des injonctions contradictoires : audacieuse, mais pas agressive ; ambitieuse, mais pas vénale. Ce n’est pas un problème de discipline, c’est un problème de discours.

Et comme tout régime, celui-ci échoue : la privation appelle le rebond. On tient trois semaines, puis on craque. Sans verser dans l’excès inverse : il est un inconfort qui fait grandir — regarder ses comptes en face, négocier une augmentation — et un inconfort qui punit, celui qui installe la honte. Le second n’a jamais rien construit.

La santé n’est pas l’absence de maladie

Dès 1946, l’Organisation Mondiale de la Santé la définit comme «un état de complet bien-être physique, mental et social», non comme la seule absence de maladie. Martin Seligman, un « père fondateur » de la psychologie positive, va plus loin : en 2008, il propose un nouveau champ de recherche, la santé positive. Non plus l’absence de pathologie, mais un état mesurable, dont il fait l’hypothèse qu’il prédit longévité et meilleur pronostic. La psychologie positive a un mot pour l’entre-deux: la langueur. Ni malade, ni épanoui.
La transposition au chapitre financier est immédiate. Ne pas être à découvert, gagner beaucoup, pouvoir tout s’offrir : rien de cela n’est en soi une « bonne » santé financière. Beaucoup de femmes, et d’hommes, vivent une langueur financière : les comptes tiennent, rien ne va « très mal », et pourtant l’argent reste une angoisse. On peut avoir des réserves confortables et se réveiller à trois heures du matin la gorge serrée.

« L’argent ne fait pas le bonheur » : ce que la formule nous coûte

La formule part d’une vérité finalement étayée par Killingsworth et ses collègues économistes et psychologues : une fois le filet de sécurité assuré, chaque gain de richesse produit de moins en moins de satisfaction. Seligman le rappelle, la courbe argent / satisfaction s’aplatit à partir d’un certain seuil.

Mais à force d’être répétée, elle durcit notre perception : richesse et bonheur seraient deux catégories séparées, vouloir de l’argent serait suspect. L’expérience dit l’inverse : on peut être riche et heureuse, riche et malheureuse, pauvre et heureuse, pauvre et malheureuse.

Le coût de ce durcissement est genré : il rend la simple conversation « gênante » pour les femmes en particulier, surtout pour dire qu’on voudrait gagner ou avoir davantage. L’argent devient une chose que l’on évite, que l’on délègue, et pour finir le pouvoir d’un autre. La formule installe une culpabilité chez celles qui veulent plus, une vertu de consolation chez celles qui n’ont pas. Renversons-la. L’argent peut contribuer à notre bonheur : non par le montant, mais par le travail que notre relation à lui nous demande. Ce travail-là nous fait grandir.

Deux chantiers et non un seul

Ce travail se mène sur deux fronts. Le premier est chiffré : éducation financière, planification, épargne, investissement, souvent l’appui d’un conseiller. Rien ne le remplace.
Le second est vécu : ce que l’on ressent, ce que l’on croit, ce que l’on s’autorise. Pour beaucoup de femmes, il porte un nom : la dépendance. Déléguer les grandes décisions, remettre le sujet à plus tard. Il y a une douceur réelle dans cette insouciance. Elle a un prix, qui se paie plus tard : à la séparation, au veuvage, à la retraite.
Mener un front sans l’autre explique bien des échecs : des chiffres sans travail intérieur, les habitudes reviennent ; du travail intérieur sans chiffres, rien ne change.

Huit dimensions pour ce qui ne compte pas

Comment évaluer ce second front ?
Des chercheurs en psychologie positive – Ed Diener et ses collègues – ont proposé de mesurer les dimensions du « flourishing » (le terme par lequel la recherche désigne l’épanouissement humain). Transposées à l’argent, elles dessinent une carte que des instruments dédiés (par ex. Financial Flourishing Scale) explorent, et couvrent :

• Me sentir capable : être à la hauteur des décisions qui me concernent, m’intéresser à mes finances plutôt que les éviter.

• Me sentir en paix : accepter ma situation telle qu’elle est, sans autofla- gellation, et croire qu’elle peut changer. 

• Me sentir reliée et respectée : le sens que je donne à mon argent, la qualité de mes relations financières, ce que j’apporte aux autres, être écoutée quand j’en parle.

Cela peut surprendre, et c’est pourtant central : une femme qui se sent déficiente sur une ou plusieurs de ces dimensions, chez elle ou au travail, n’est peut-être pas en bonne santé financière, quels que soient ses chiffres.

Reprendre la boussole

Sortir du régime ne signifie pas renoncer à toute discipline, mais l’exercer autrement : avec douceur et une maturité posée. Reprendre la boussole en main, et changer d’objectif. On ne cherche plus à se restreindre ni à se faire petite, mais une vie financière qui tient debout et nous ressemble. Il n’est jamais trop tard pour commencer.

Alors, chère Janette, la vraie question n’est peut-être pas combien vous avez, ni même combien vous voulez. Mais ce que votre relation à l’argent essaie de vous apprendre, et si vous êtes prête à l’écouter. Et c’est peut-être cela, une finance vraiment holistique : non pas des comptes équilibrés, mais une relation à l’argent qui l’est.

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